Elle s'appelait Hourna, c'était la femme losso

Publié le par Gerry

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S’il fallait résumer la vie de Hourna, de N’gna, ma grand-mère, ma mère, en un trait de plûme, en une seule expression, j’irai l’emprunter au vocabulaire militaire d’où je suis originaire, et dire à son sujet : mission accomplie.

En effet, aussi longtemps que mon souvenir me permet de remonter, Hourna a toujours été au travail. Je l’entends le matin, la première à se réveiller, il est est quatre heure. D’abord, ce sont les marmonnements, alors qu’elle récite ses prières. Puis, une trentaine de minutes plus tard, le bruit caractérisque du balai raclant la cour de la maison. Ah ! Hourna aimait balayer sa maison. Elle la balayait le matin, elle la balayait à midi, elle la balayait le soir. Et quand nous autres, garnement insouciants nous lui demandions pourquoi elle la balayait autant, elle nous répondait :

Et si un étranger rentrait la trouver pleine de poussières : quelle honte !

Je la vois aussi à Kpalwa, dans son champ d’arachide, accroupie sur sa houe, sous un soleil de plomb, à arracher patiemment les mauvaises herbes. Je la vois de retour des champs, un fagot de bois sur la tête, le cou rentré, la sueur ruisselant sur le visage. Elle décharge son bois, puis s’attaque aussitôt, après une rapide douche, à la cuisine pour toute la maisonnée.

Je la vois aussi à Houaré, le grand champ familial. C’est la récolte d’ignames, elle a une grande bassine de tubercules sur la tête, et elle traverse la rivière : dans son regard, cette détermination qui ne la jamais quittée.

Je la revois au marché, le mardi, jour de fête au village. Souriante, et heureuse, avec ses habitués à qui elle distribue des calebasses de Tchoukoutou sans compter. Instants simple d’une vie étale, insouciante.

Et je la revois encore, le dimanche à la messe : elle a un air pénétré, elle chante les cantiques, et adore la Vierge Marie à qui elle a voué toute son existence.

Mais N’gna, c’est aussi une philosophie. Elle n’est pas allée à l’école, mais elle a un doctorat en science de la vie, elle a un phd en école de la nature. Aujourd’hui, je ne crois pas que je (enfin, toute la famille) se serait autant investi dans les études sans sa présence rassurante et péremptoire. Personne n’aurait réussi si elle n’avait pas été là, à nous rappeler à faire nos devoirs, à nous apporter le pétrole pour la lampe, et le précieux pécule à la veille de chaque examen.

Vis-à-vis de nous, ses enfants, elle avait une attitude de mère. Et une mère ne voit pas ses enfants grandir. ET donc, parfois, quand elle me traitait en enfant, il m’arrivait de bouder, de renfrogner la mine. Alors, se métamorphosait. Son œil devenait pétillant,  elle se mettait à nous scruter du coin du regard, par changer de sujet, pour finir par nous dire, dans un air amusé:

  • -       Quoi ? on ne plaisante donc plus avec toi ? Qu’ai-je donc dit pour que tu fasses ainsi la gueule ?

La vérité est qu’elle nous aimait. C’était sa façon à elle de nous exprimer sa passion, de nous dire combien elle était contente que nous soyons avec elle, combien ces échanges lui faisaient du bien, comme elle était content de retrouver ses enfants. Et nous, comme des idiots, nous nous permettions de la bouder.

Aujourd’hui, je la pleure. Je la pleure et je n’ai pas honte. Laissons donc nos larmes couleur, car ces larmes, elle les mérite plus que tout autre au monde. Je la pleure et je me sens honoré. Honoré de l’avoir connu, d’avoir été élevé par elle, et aussi, d’hériter d’elle.

Je la pleure et je n’ai pas peur. La crainte ne m’habite point. Je n’ai pas de doute quant à l’endroit où elle peut être en ce moment. Le Seigneur l’a créée, l’a inspiré toute sa vie entière, je n’ai pas de craintes quand à Son plan pour elle.

Par contre, j’ai un seul souhait. Que le courage, la patience, l’énergie, l’opiniâtreté, la pugnacité qu’elle a mis à nous élever, qu’elle continue, depuis sa nouvelle demeure, à nous inspirer, afin que nous aussi, nous mettions le même courage, la même patience, la même pugnacité, à élever nos enfants.

Si nous arrivons à faire ça, nous pourrons nous-aussi, à l’orée de notre vie, soupirer dans un dernier souffle : mission accomplie.

 

Publié dans Coups de coeurs

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Obambé GAKOSSO 16/10/2010 11:35



Comme on dit, qu'elle repose en paix.


Je t'envie pour une chose: avoir connu ta grand-mère. Privilège et bonheur dont la nature m'a privé. Aucune des deux, même pas une photo.


C'était en effet, à te lire, une grande Dame.


 


@+, O.G.