Fica 2013, entre parenthèses

Publié le par Gerry

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Il est presque minuit et je viens d’intégrer ma chambre d’hôtel. Le vin ingurgité sur la péniche pétille et grésille dans ma tête, le souvenir de cette soirée, pourtant vivace et inoubliable, se mélange aux questions qui affluent, telles les eaux de la seine que je viens de quitter, dans mon esprit. Pourquoi sommes-nous là ?

Voici donc plus d’une semaine que je participe au Forum de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de la Defense Nationale) sur le continent africain. Une rencontre de haut niveau, peut être ce qui se fait de mieux comme rendez-vous d’échange sur les questions de sécurité en Afrique. Tout le gratin est là : Les chefs d’Etats major de plusieurs armées, des responsables d’organisation continentales et sous-régionales, des diplomates, des universitaires, des représentants de la société civile, des politiciens (pas beaucoup), tout y est.

Une semaine que nous sommes tous là, à écouter des communications de haut niveau, tirées d’expériences concrètes. Une semaine que nous assommons nos experts de questions, que nous nous étripons lors des travaux en comité, à essayer de comprendre et d’expliquer notre continent, si riche, au peuple si merveilleux, accorte et humain, mais qui passe son temps à exterminer ses enfants. 80% des missions de maintien de la paix sont dirigées vers l’Afrique.

Ce soir donc, nous avons eu notre diner de cohésion, comme on le dirait à l’armée. Balade sur la seine en péniche, ambiance décontractée autour d’une diner exquis, et échanges fructueux avec ceux qui font aujourd’hui la paix (parfois la guerre aussi) en Afrique. Voguer sur une embarcation plate, où le ressac est quasi absent, sous l’ombre bienveillante d’une tour Eifel scintillant dans la nuit parisienne comme un joyau céleste, en compagnie de personnes aussi importantes et aussi accessibles reste un privilège, qu’on ne peut comprendre que si on a la capacité de se dédoubler, de prendre du recul tout en étant sur la scène. Instants volés du temps qui passe et qui nous échappe, inexorablement.

Mais alors, que retenir avant que les effets du vin ne me terrassent ?

Trois leçons, à mon sens.

La première est qu’en termes de ressources humaines, l’Afrique n’a d’aide à attendre de personne pour gérer sa sécurité. La qualité des interventions en plénière comme pendant les travaux en comité a fait ressortir un niveau de compréhension des enjeux  sécuritaires en Afrique d’un degré exceptionnel. Avec pugnacité et souvent humilité, nous avons eu le courage de faire notre propre autocritique, sans complaisance, généralement avec des approches de solutions pragmatiques, adaptées, et éprouvés. Un tel réalisme est d’autant plus admirable que le chauvinisme ambiant des militaires les contraint souvent à ne pas se reconnaitre des insuffisances.

La seconde est que pour les prochaines décennies encore, nous aurons besoin de la communauté internationale pour régler nos problèmes de sécurité sur le continent. Allez, disons-le franchement, nous aurons encore besoin de la France. Aujourd’hui, elle seule conserve sur le continent une capacité de réaction militaire efficiente,  maitrisée et projetable immédiatement.  Les forces armées africaines sont-elles pour autant moins combattantes, moins aguerries ? Non, mais il y a à mon sens trois niveaux où nous avons encore des lacunes importantes : La projection et l’engagement immédiat des forces (la logistique est insuffisamment intégrée dans la doctrine d’emploi des forces africaines, tant au niveau national que régional). La proportionnalité et l’usage appropriée de la force : la faiblesse de la troisième dimension, l’insuffisance du renseignement militaire, et le peu d’utilisation des armes intelligentes (missiles téléguidées, drones…) obèrent sérieusement l’efficacité de l’action de forces armées africaines qui interviennent de plus en plus dans le cadre de conflits asymétriques, intra-étatique, contre un ennemi qui combat en guérilla, avec un armement léger, qui est furtif et opère souvent au sein des populations civiles. Les chars lourds soviétiques ou les avions de chasse de la guerre froide qui équipent plusieurs de nos armées n’ont pas leur place sur les nouveaux théâtres d’opération. Le troisième niveau est le manque de ressources financières. Tant que l’Union Africaine aura besoin de donateurs internationaux (souvent occidentaux) pour financer toutes ses opérations militaires, les occidentaux feront toujours le choix des conflits où ils voudront intervenir. Point. Et comme le disait un homme politique français, les Etat n’ont point d’amis, ils n’ont que leurs intérêts.

La troisième leçon est un regret. Le thème de ce forum est : les conditions d’une stabilité durable en Afrique. Et bien, tout le monde est d’accord sur le sujet, la stabilité en Afrique est quasiment une question de choix et de volonté politique. J’aurai aimé y trouver plus de politiciens. Je sais, il faut souvent prendre des gants quand il s’agit de les inviter, car la partialité est vite trouvée, avec son lot d’interprétations et d’accusation parfois farfelues, mais il faut que les politiciens, peut-être les jeunes qui montent, comprennent les conséquences que leur légèreté et leur soif du pouvoir ont sur la stabilité, et partant le développement de leur continent. Il faut plus de politiques, il faut les mettre devant leur responsabilité, car les militaires ont déjà les solutions.

Allez, le vin a atteint le cortex cérébral et je vais mettre un terme à ce billet.

Mais fermer ce billet, c’est aussi fermer une autre page de ma vie, de mes habitudes ici à Paris. Pendant deux années, j’ai pris l’habitude, presque chaque fois que je viens dans la capitale française, (trois ou quatre fois par an) de passer échanger avec le général Clément-Bollée. Je ne reviendrai pas à Paris avant le mois de septembre, et lui sera à la retraite en aout prochain, donc je ne le verrai plus comme à l’accoutumé. Je crois que ça va me manquer, ces rencontres où nous parlions d’Afrique, de ces contrées sauvages et désertiques parcourues, de son amour pour les peuples, l’art et la littérature de notre continent. Voila un homme avec lequel parler d’Afrique ne rime pas avec un exotisme bon marché, doublé (comme c’est souvent le cas) d’un paternalisme condescendant. S’il s’était appelé Léon, il aurait été Léon l’Africain.

 Tout ça est une page qui se tourne.

Allez, demain, le FICA 2013 appartiendra au passé … non, au futur, car de la prise en compte des différents enseignements dépend en partie la stabilité de notre continent. Certes, l’Afrique arbore aujourd’hui un visage beaucoup plus prometteur que celui qu’il avait dans les années 90, mais le travail à faire est encore immense. Il faut se mettre au travail, car comme l’a dit un des communicants, il ne faut pas s’abreuver au souvenir de l’eau qu’on a bu. Fin de citation.

Publié dans Actualité africaine

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