La mort du Pr. Bitimuku

Aurore, toujours plongée dans l’obscurité, avait entendu l’arrivée du convoi. L’envie d’aller voir ce qui se passait à l’extérieur la tenaillait tellement, qu’elle en avait mal au ventre. Mais elle n’en fit rien pour ne pas faire de la peine à son père.
Aux premiers coups de feu, elle n’avait pu se retenir davantage. Elle s’était précipitée dehors, pour se retrouver nez à nez avec des hommes armés, planqués derrière une Toyota garée à quelques mètres du portail. Effrayée, elle était entrée précipitamment dans la maison. Son cœur battait la chamade, et elle était persuadée que les individus dehors attendaient le retour de son père. Elle fila dans sa chambre pour se changer : pour sauter le mur ; il lui fallait des jeans et des baskets.
Ensuite, les choses s’étaient précipitées : Un camion avait rejoint la Toyota dans la rue, une clameur enveloppante avait rompu le silence immatériel dans lequel était plongé le village, puis des militaires avaient demandé, avec un haut-parleur, aux non-combattants de rester chez eux. Même cet avertissement n’avait pas entamé la détermination de la fille à retrouver son père. Mais alors qu’elle se préparait à escalader le mur, le vieil homme, accompagné des hommes armés aperçus tantôt, fit son apparition. Aurore resta planquée derrière le bâtiment.
Les craintes de la jeune fille se dissipèrent lorsqu’elle réalisa que les individus armés donnaient du « Monsieur le professeur » à tout va à son père. Leur obséquiosité était à la limite du ridicule et Aurore sortit de sa planque pour rejoindre le groupe. Son père l’entraîna aussitôt dans sa chambre.
- Tout ce que j’ai fait, c’est pour ton bien, ma petite, entama-t-il.
- Tu as fait quoi, père, tu a fais quoi ? Interrogea-t-elle à brûle-pourpoint.
- Tu comprendras plus tard. Prends le minimum de tes affaires dans un sac, tu vas partir.
- Partir où ? Tu as fais quoi ? Qui sont ces gens en armes avec qui tu es ? Père, que se passe-t-il ?
- Je n’ai pas le temps de tout t’expliquer. Je t’ai préparé une lettre que voici, tu la liras en cours de route. Maintenant il faut se dépêcher. Je ne sais pas combien de temps les militaires vont mettre avant de se déployer.
- Et toi, que vas-tu faire, papa ?
Le regard du vieil homme se brouilla et il détourna les yeux.
- Continuer à faire ce que nous avons fait jusqu’à ce jour : Attendre la fin de toute cette misère.
Un homme, que Aurore n’avait pas remarqué, fit son irruption dans la pièce et s’adressa directement à son père.
- Professeur, nous n’avons pas toute la nuit. Dans deux minutes, je démarre.
Il repartit comme il était venu.
- Qui c’est, celui-là ? demanda Aurore.
- C’est un des chefs des rebelles, enfin, de l’A.L.P.O. Il va te faire franchir la frontière. Arrivé au Djibouti, des amis à moi te prendront en charge pour organiser ton voyage vers la France. Tu pourras reprendre tes études, ma chérie.
- Hors de question, hurla la jeune fille.
- Ma petite, sois raisonnable, tu n’as aucun avenir ici, et tu ne devineras jamais les sacrifices que j’ai concédés pour obtenir cet arrangement.
- Sacrifices ou pas, je ne vais nul part sans toi. Va dire à tes amis que je suis d’accord à la seule condition de tenter l’aventure ensemble.
- Cela est impossible, j’ai encore des services à leur rendre.
- Dans ce cas, ma réponse est non, et tu n’as plus de services à rendre à ces…
Une voiture démarra. Aurore supposa que le chef rebelle avait mis sa menace à exécution. Le conducteur du camion demarra à son tour, et la jeune fille se détendit légèrement quand le bruit du moteur diesel commença à s’éloigner. L’explosion du conteneur fut assourdissante ; le souffle de la déflagration emporta les vitres des fenêtres et les projeta au sol.
Aurore se retrouva sous le lit, couverte de débris de verre, de linge de toute sorte et de feuilles de papier. Son père l’aida à se relever et la fit asseoir. Elle n’était pas blessée.
- Alors, qu’est ce qui se passe maintenant ? demanda-t-elle.
- Je ne sais pas. Les militaires ont peut être attaqué, je n’en sais rien. Surtout restons là. Il ne faut bouger sous aucun prétexte.
Le camion brûlait et les lueurs de son ignition dessinaient sur les murs de la chambre des arabesques inquiétantes, comme si des fantômes se livraient à une danse rituelle à leurs dépens.
Des détonations sèches accompagnaient l’incendie de la Volvo. Un moment, Aurore crut distinguer des coups de feu en provenance du carrefour, au Nord-ouest, mais il y avait tellement de bruits différents qu’elle ne fit pas très attention.
Au fur et à mesure que le temps avançait, l’attente devenait pénible pour les nerfs. Assis sur le minuscule lit en bambou, ils sursautaient chaque fois qu’ils percevaient au milieu de la cacophonie des voix humaines.
Aurore se leva. Elle ne pouvait se résoudre à confier sa vie à la providence. Elle trouvait que rester ainsi, les bras croisés, à attendre que les militaires investissent leur domicile avait quelque chose de suicidaire. Elle s’apprêtait à faire l’observation à son père quand la porte du salon vola en éclat. Elle perçu, plus qu’elle n’entendit, des bruits de bottes sur le dallage du séjour. Avec un geste autoritaire de la main, son père lui intima l’ordre de rester sur place. Il ramassa sa mini lampe torche et sortit. Un homme cria dans le couloir :
- Halte !
- .…
Un coup de feu. Un râle étouffé. Puis le corps d'un homme qui s’écroule lourdement sur le sol.
- Merde, dit la voix qui avait crié « halte ».
Aurore, assise sur le lit, était tétanisée.
- Caporal, cria la même voix.
- Mon lieutenant, répondit une autre voix.
- Apporte une lampe ici, immédiatement.
- Reçu, j’arrive.
Le faisceau de lumière balaya le couloir, s’immisçant dans la chambre par les interstices de la porte.
- Merde, c’est le professeur, dit le caporal.
- Il était armé.
Aurore se redressa.
- Trouve moi cette arme, elle est quelque part au fond du couloir.
Aurore avança jusqu’à la porte.
- Mon lieutenant, c’est une torche, une torche, mon lieutenant.
- Je ne pouvais pas savoir.
- Vous l’avez tué.
Ba sursauta et pointa le faisceau de sa lampe en direction de la forme qui venait de surgir. Il vit une fille élancée, au visage avenant, qu’il aurait trouvé séduisante, dans d’autres circonstances.
- Qui êtes vous ? demanda-t-il.