Culture et developpement

Lorsque ; il y a environ un mois, un journal m’a demandé de rédiger un article sur le thème « culture et développement », je me suis dit : Tiens, Gerry, voila une grosse tuile.
Dans mon esprit en effet, quand on crie culture ou développement, l’écho répond invariablement mondialisation. Et en fervent pourfendeur du concept de l’africanité, je me voyais mal faire un article où la problématique se résumerait à « quel est le rôle véritable de la culture africaine (je déteste ce mot : rien qu’au Togo, nous avons plus de quarante ethnies, donc autant de cultures potentielles) dans le processus de développement du continent»
Mais il était trop tard, j’avais donné mon accord, et déjà, sans en avoir l’air, j’avais posé une problématique. Qu’à cela ne tienne. Vite, expédions donc la définition des concepts. Commençons par le mot culture. J’ai tapé « DEFINITION CULTURE » dans la barre de recherche de Google, et j’en ai eu pour 1000 définitions au moins. Je me suis pudiquement rabattu vers ma culture personnelle. Que signifie subjectivement culture pour moi ? J’entends par culture l’ensemble des acquis qui fondent mon appartenance à un groupe social. Ces acquis peuvent aussi bien être traditionnels que psychologiques, religieux que normatifs, organisationnels que politiques. Et je me définis le développement comme l’ensemble des mécanismes permettant à une structure humaine d’améliorer, progressivement et régulièrement, sa qualité de vie.
Je sais, c’est assez restrictif comme définitions, mais comme le disait si bien Dali, le bon goût ne peut être autre chose que mon goût. Les définitions passées, reste la problématique. La aussi, je fais au plus simple. Je suis un nawda de l’ethnie Losso. Mon enfance s’est déroulée dans l’ondoyante savane de SIOU, vaste cuvette bordée par les monts kabyès au sud-est, et les le massif de Défalé au nord. Alors je me pose la question suivante : en quoi la culture nawda – c’est celle-là que je connais – peut elle être utile au développement de mon village, Siou? Mais encore : comment cette culture, accrochée aux pierres séculaires et aux baobabs centenaires de mon village, portée à bout de bras par des traditions vivaces et souvent contraignantes, peut elle constituer un terreau pour des germes du développement tels que : une architecture solide et pérenne, l’autosuffisance alimentaire, l’économie de marché, des moyens de production adaptés et efficaces, une médecine universelle et efficiente…. ?
Ma réponse est simple, et cinglante : Pour que l’un des concepts que je m’efforce à rapprocher dans cet article existe, l’autre devrait disparaitre. Siou développé devra rompre avec ses cases en argile au toit de paille, qui ne durent que trois à quatre ans, pour des matériaux de construction plus résistants. L’intérêt ne sera sans doute pas de montrer que l’on est capable de construire en dur (pierre ou ciment) mais plutôt de consacrer l’énergie utilisée à construire annuellement ces cases à autre chose. Le village, développé, devra abandonner les variétés de sorgho, d’un rendement catastrophique que sa population sème sur des sols épuisés, pour des semences plus productives, plantées dans des champs enfumés, assolés, dessouchés en vue de la culture attelée. Le développement de ma contrée devra commencer par une économie de marché, où ma grand-mère, qui vent le tchoukoutou tous les mardis, considèrera que son capitale n’est pas ses amis qui viennent lever le coude en sa compagnie au marché, mais bien l’argent qu’elle investit pour fabriquer sa boisson. Siou sans aucun doute commencera à se développer dès que ses jeunes cultivateurs abandonneront la houe, cet instrument impitoyable qui vous vieillit un solide gaillard en trois saisons, pour des outils de travail du sol plus productifs et moins pénibles d’usage. Nous serons aussi un peu plus avancés lorsque nous disposeront de praticiens maîtrisant les arcanes de la vie microbienne et de la pathologie virale. Bref ! mon village sera développé lorsque ses habitants réussiront à couvrir efficacement leurs besoins vitaux, gages d’une excellente qualité de vie.
Mais que restera-il du village, après une telle révolution ? Pourra-t-on encore parler d’une culture nawda à Siou, s’il n’y a plus de cases rondes devant lesquels dresser les massues de retour de chasse, de greniers à mil en argile où stocker les maigres récoltes, de champ de mil et d’arachide, de cet arachide nawda dont on raffole dans les marchés, et qui semble ne pousser que dans nos champs ? Que restera-t-il de notre culture, si demain il faudra renoncer à la culture du manioc, parce que, eh bien, aucune charrue de peut réaliser ses immenses buttes nécessaires à sa plantation ? Que deviendrons –nous si jamais il fallait renoncer aux sacrifices rituels, parce que nos tradi-thérapeutes et autres devins, convertis pour la plus part à la médecine moderne, abandonnent le recours systématiques aux génies malfaisants pour traiter nos maladies ?
Non, décidément, la culture nawda semble être incompatible à l’amélioration de la qualité de vie du peuple dont elle est originaire. Pour que Siou, ce joyau de mon enfance, soit un jour développé, il faudra qu’il y laisse son âme. Sauf…
Sauf que je tiens à l’âme de mon village, et je crois déceler une seconde voie. Une voie qui ne confine plus la culture nawda en un ensemble d’attributs immuables, mais la projette sur une vision dynamique, où chaque événement, chaque changement ajoute une page au livre déjà bien repli de notre histoire. En puisant dans l’ingéniosité de sa population pour améliorer son cadre d’expression, cette culture ne s’étiolera pas mais se dotera au contraire d’un souffle nouveau qui, tout en intégrant Siou au village planétaire, continuera à lui assurer sa cohérence et son originalité.
Siou se développerait de l’intérieur, sous la formidable impulsion de ses habitants, et dix autres villages au Togo en feraient de même qu’il n’y aura pas de similitudes entre ces localités. La culture particulière de chacune des localités se chargera de dessiner, en arrière plan, les lignes de démarcation.
J’ai commencé cet article en disant que j’étais un enfant de la mondialisation et que je pourfendais la pseudo-africanité dont certains bons penseurs se croient obligés de se parer, pour se faire remarquer. Lorsqu’on porte un complet pagne pour exprimer son attachement à la culture africaine, ou togolaise, en réalité on n’est pas différent du freluquet sanglé dans un super-trois-pièce-nœud-de-papillon-chemise-colle-cassé. Les deux tissus ont certainement été filés sur les même machines, quelque part en Hollande, et depuis quelques années, en Chine.
Une culture s’ouvrant à autrui, conservant son esprit mais perdant certains de ses éléments constitutifs pour s’enrichir de modernité et améliorer la qualité de vie de la population dont elle est issue, moi, ça me va comme relation développement-culture.