Six millions d’opposants à Faure Gnassingbé

Publié le par Gerry

http://faure-gnassingbe.org/wp-content/themes/mimbo2.1/images/voteforus.jpgLe 15 juin 2012 reste pour moi, jeune président d’un parti composé en majorité de jeunes, une date cruciale dans l’évolution de la crise politique qui couve dans notre pays depuis bientôt un quart de siècle. 
Ce 15 juin faisait suite à trois jours de troubles sociaux d’une ampleur que nous avions cessé de voir dans notre pays. En effet, à l’appel du Collectif Sauvons le Togo, des milliers de Togolais (je ne m’aventurerai pas sur les chiffres) étaient sorti manifester, qui son raz-le-bol du régime (certains de nos militants avaient pris part à la marche) qui la prise en compte de la plateforme du CST. Face à ces milliers de Togolais, épris de liberté, et surtout de justice, un milliers de gendarmes et de policiers. Quand je vois la scène, vers 11h en faisant mon enquête personnelle, je me dis que les autorités ont sans doute sous-estimé la détermination du peuple, et que nous risquons, comme à Kara en 2011, d’assister à des scènes où les forces de l’ordre s’enfuient, la queue entre les jambes, si jamais la manifestation tournait à l’affrontement. Finalement, la manifestation a tourné à l’affrontement, et notre parti sortira un communiqué le lendemain, pour dénoncer la répression aveugle, et l’utilisation du gaz dans les lieux de culte et autres domiciles. Les deux jours qui vont suivre, le CST tentera en vain de regrouper ses militants, sans jamais réussir, les forces de l’ordre réussissant systématiquement à empêcher les rassemblements. L’allégorie que la postérité gardera de ces trois jours, c’est sans doute l’image de M Agbéyomé, escaladant un mur, avec l’aide de jeunes militants dévoués. La leçon à retenir est simple : le pouvoir conserve une capacité de contrôle quasi complète sur les manifestations publiques dans la capitale. Si, pour une marche sensée rassembler plus de 500 000 personnes, on a eu besoin d’à peine d’un millier de policiers et gendarmes (sans renfort) pour l’étouffer, c’est que le mode opératoire de la marche populaire ne constitue pas encore une menace véritable pour le pouvoir de Faure Gnassingbé. 
Du mercredi 13 au jeudi 14, j’ai patiemment scruté les réactions de la bien pensante communauté internationale. Les ODDH comme la FIDH, Human Right Watch ou Amnesty International condamneraient ce qui se passe au Togo ? Rien. Les grandes chancelleries feraient-elle des commentaires sur la situation au Togo ? Rien. Les médias internationaux s’époumonaient sur la visite en Europe de aung san suu kyi, une autre opposante à un régime dictatorial, sans accorder un entrefilet à la situation au Togo. Pour tout dire, j’en étais dépité. Pourquoi le monde entier tournait-il le dos au peuple togolais ?
Mais l’appel à Togo mort pour le vendredi a, comme je l’ai dit tantôt, restait un espoir. Si le peuple tout entier respectait le mot d’ordre du collectif, il faudrait bien à l’international se rendre à l’évidence que tout le peuple s’exprime contre le pouvoir. Et ce vendredi m’a infligé une claque. Les Togolais, ceux de l’intérieur du pays comme ceux de Lomé, sont allés tous au travail. A Dékon, cela a été timide le matin, mais vers 10h, toutes les boutiques étaient ouvertes.
Ce scénario continue de se perpétuer. Les 21, 22 août derniers, des Togolais sont sortis massivement pour répondre à la marche du CST, mais quand on a appelé à la désobéissance civique à compter du 23, on a peu vu les effets sur le terrain. Je me suis retrouvé fortuitement à Agoè, ce jour, quand des jeunes essayaient de bruler des pneus sur la route : contrairement à ce que nous avons vu en 2010, lors des émeutes dites de « carburant », où toute la population d’Agoè était montée au barricades, cette fois, les gens en retrait, observaient la scène avec un détachement plutôt inquiétant. Aujourd’hui, à l’heure où je publie ce billet, nous sommes supposés être en insurrection populaire, mais qui peut dire que le peuple togolais, à ce moment précis, a pris son destin en main ? 
La question à se poser, et je crois que par amour pour notre pays, tout acteur politique devrait se la poser, c’est pourquoi ça ne prend pas ? Pourquoi, alors que de 62%, le taux de pauvreté au Togo est passé à 70% sous le règne de Faure Gnassingbé, pourquoi pendant que le taux de chômage tutoie des sommets au pont que plus personne n’ose plus l’estimer, pourquoi au moment où une petite oligarchie se repait des richesses nationales, laissant 6 millions de Togolais dans la misère, l’appel à l’insurrection ne prend pas ?
La réponse, à mon avis, est que ce peuple n’est pas dans le coup. Ces dernières semaines, j’ai eu la chance de parcourir du pays, pour les activités de notre parti. Partout où nous sommes passés, en plus de la misère qui est à couper au couteau, vivace et angoissante, il y a la grande ignorance. Dans l’Avé, dans la Yoto, le Tchaoudjo, la Kozah ou le Doufelgou, personne n’a idée de ce qui se passe réellement à Lomé. Même dans plusieurs quartiers à Agoè, où je vis, les gens ne saisissent pas bien de quoi il est question. Quand on leur dit que désormais il ne faut plus payer l’électricité, ils demandent ce qu’ils vont faire quant à va le leur couper. Sans l’obligatoire travail de pédagogie, tous les appels à la révolution risquent de connaître le même sort que ceux du 15 juin et du 22 août 2012. 
Pour finir, j’entends certains leaders comparer la situation togolaise à celles de la Tunisie, de l’Egypte, ou de la Libye, pays où l’insurrection populaire a balayé des régimes trentenaires. Tout en excluant la Libye de la liste (c’est l’Otan qui a fait la révolution en Libye) j’aimerais justement attirer l’attention des lecteurs sur le travail de fond effectué sur le terrain respectivement par le pardi Ennahda et les frères musulmans en Tunisie et en Egypte. Ces deux grandes formations, très présentes dans le pays, même parmi les couches les plus défavorisées, ont eu le génie de s’effacer pour laisser le peuple faire sa révolution, même si, d’après les informations rendues publiques plus tard, il est apparu que ces formations ont travaillé depuis des années à préparer les mentalités à une telle éventualité, et qu’ils ont même conduit, dans l’ombre, la majeure partie des actions sur le terrain. Si jamais Ennahda ou les frères musulmans avaient appelé ouvertement les peuples tunisiens ou égyptiens à la révolte populaire, aujourd’hui, Ben Ali et Moubarak serait encore au pouvoir. Dans une réaction de conservation légitimée par des dispositions constitutionnelles (ce qui est curieux, c’est dans ce cas que l’article 150 s’applique, (lire à ce propos l’interview de Me Apevon sur savoirs news)), ces deux autocraties auraient balayé la sédition, avec presque l’onction de la communauté internationale. 
C’est le danger qui guette notre révolution togolaise. Si nous ne mettons pas notre peuple dans le coup, par un travail de pédagogie profond, il ne nous restera plus que l’échéance électorale de 2015 pour réaliser l’alternance. C’est la position que notre parti a toujours défendu. Non à l’appel à l’insurrection populaire, mais oui à l’insurrection populaire, spontanée et souveraine. A défaut, il ne restera plus que la voix des urnes pour réaliser le vœu de 6 millions d’opposants à Faure. Sur ces deux points, la communauté internationale nous accompagnera sans coup férir, car telle sera la volonté du peuple.

Publié dans Info togolaises

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