Pourquoi l'hégémonie" kabyè dérange-t-elle?

Publié le par Gerry

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Il y a maintenant un mois de cela, mon téléphone n’arrêtait pas de sonner, et quand je répondais, c’était toujours pour entendre la phrase fatidique :

-          Tu n’es pas monté aux évalas ?

Et quand je demandais pourquoi je le devais, mes interlocuteurs relevaient toujours qu’étant Kabyé (je suis en effet de Pya du coté de ma mère), et jeune entrepreneur, ma place était là-bas. Pour faire de bonnes rencontres (un contrat était toujours bon à prendre) ou simplement me faire remarquer et peut-être gagner une place au soleil. Puis lorsque je rétorquais à mes correspondants pourquoi eux ils ne montaient pas, j’avais deux réponses : soit ils y étaient déjà, et me cherchaient plutôt des yeux, où n’en voyaient pas la nécessité, n’étant pas eux même kabyè.

Dans la même semaine, me trouvant dans les bureaux d’un yovo (expatrié) où j’essayais difficilement de gagner ma pitance en lui installant un système de sécurité, ce dernier me demanda d’où j’étais. Je lui dis du nord. Il s’exclama.

-            Ah, Kabyè alors, mais vous êtes bien verni mon bon monsieur. Vous devriez avoir plein de contrats. C’est ce qu’on m’a dit quand je suis arrivé ici.

Il y a donc une position dominante du kabyè dans notre société, si l’on s’en tient aux réactions de mes amis, et de cet expatrié qui, connaissant à peine notre pays, a rapidement été nourri par nos préjugés les plus tenaces.

Je sais que le fait ethnique est tabou dans notre pays, ou alors singulièrement instrumentalisé, mais j’ai pour habitude de ne pas faire de langue de bois sur mon blog, voila pourquoi aujourd’hui, bien qu’étant un kabyè particulièrement fier de sa culture (de sa vitalité et de sa richesse), je vais dire pourquoi cette prétendue hégémonie est agaçante, contre-productive pour les kabyès eux-mêmes, et pour finir, inexistante, dans son essence.

De l’hégémonie ostentatoire et agaçante.

J’ai déjà fait, dans un article précédent,  un long développement sur le détournement des vertus de nos us et coutumes par l’ordonnancement administratif, et les pertes en recettes touristiques y afférentes, et je ne reviendrai pas là-dessus. Cependant,  le fait d’officialiser des fêtes traditionnelles pour chaque préfecture ou chaque groupe ethnique a une contrainte : celle de l’égal traitement par les autorités de ces festivités qui essaiment le calendrier du ministère de la Culture.  Dans la république qui consacre l’égalitarisme, Epe-Ekpe est autant important que Ayizan, sintu djindjagou, D’pontr ou les Evalas. Partant, consacrer dix jours de l’année pour mobiliser (ou immobiliser, c’est selon) toute l’administration, les hommes d’affaires et mêmes des diplomates au motif de fête traditionnelle d’une des 46 ethnies que compte le Togo ne peut relever que de l’ostentation compulsive, surtout si les fêtes des autres groupes ethniques sont de plus en plus délaissées par tout l’appareil d’État.

Personnellement, j’aime bien la période des évalas en pays kabyè. Il suffit pour de penser à faire le circuit hors le cortège officiel. L’humeur est égrillarde, le vaudeville est roi, le quolibet en embuscade, la ripaille abondante, et le tchoukoutou, aussi pétillant dans les jarres que dans les yeux. C’est la fête authentique, vraie, celle de nos racines. Attendez l’arrivée des officiels, et poussez la curiosité pour vous retrouver dans la tribune officielle ou tout à proximité, et vous remarquerez alors une chose ahurissante : c’est que presque tout le monde s’ennuie à mourir. Personne n’en à cure des jeunes qui se culbutent à hue et à dia sur un terrain inégal, souvent envahi d'herbes coupantes comme des rasoirs. Ce qui est plutôt normal. Les évalas étant une joute entre quartiers puis entre village entiers, les autochtones connaissent leur champion et les célèbrent, alors que l’étranger (celui qui n’a pas grandi au village), qui a déjà vu les immenses lutteurs sénégalais ou les catcheurs de la WWE à la télé, ne se sent ni impressionné, ni concerné.

Mais au-delà de ce désintérêt réel et persistant, la réalité est là: au fil des ans, les evalas deviennent une sorte de messe où une ethnie du pays en impose aux autres, aussi bien par la mobilisation des ressources (les grands opérateurs économiques et les ONG s’y illustrent particulièrement) que par la présence médiatique. L’indignation de la presse privée et d’une certaine opinion n’y change rien. Au contraire, chaque année, la gamme des festivités augmente, un peu comme pour renforcer la position dominante.

 De la contre-productivité de l’"hégémonie"

Le revers de la médaille de cette prétendue hégémonie reste la difficulté que rencontre le jeune kabyè sur le marché du travail. Ah ! Oui, je sais que certains de mes lecteurs vont s’écrier :

-            Comment, des jeunes kabyès avoir des difficultés à trouver du travail ?

Et pourtant, la triste réalité est qu’aujourd'hui, sur un marché de l’emploi comme celui de Lomé que je connais un peu, il est plus malaisé au diplômé de l’enseignement supérieur de la même origine que moi de trouver du travail. La première raison est qu’on trouve qu’il est moins nécessiteux que les autres: normal, ses frères sont supposés avoir suffisamment de ressources pour l’employer. La seconde est que, souvent mal orienté (comme je l’ai été à l’époque), il arrive sur le marché du travail avec un diplôme universitaire, qui le prédispose à des tâches administratives, là où les autres, mieux avertis, ont reçu une formation technique. Or, la fonction publique n’emploie que 50 000 personnes environ sur les 2,1 millions d'actifs togolais (soit 2.3%). Et cette fonction est au bord de l’implosion, ne pouvant plus embaucher (notre masse salariale représente 41% des recettes fiscales, contre les 34% que recommandent les critères de convergence de l’UEMOA). Dans les années 70-80, la reproduction sociale, aidée par la fameuse théorie de « rééquilibrage » soutenu par mon oncle Yagla avait autorisé des recrutements non contrôlés et souvent basés sur l’origine ethnique dans cette même fonction publique, mais aujourd’hui, les rigueurs budgétaires ne permettant plus ces largesses. D’où la contre-productivité de l’hégémonie.  Et même quand le ministre ou le directeur peut recruter, il préfère souvent prendre ses propres frères dans des emplois subalternes (planton, chauffeur, gardien) où il a l’assurance de bénéficier d’une servilité totale et éternelle, ne se risquant pas à introduire dans son administration le brillant docteur en économie issu du même village que lui. Car sachant lui-même qu’il doit sa position à « géopolitique » et non à son propre mérite, un brillant petit frère lui ravira sans doute sa place au prochain remaniement ministériel. Et ceci vaut aussi pour les chefs d’entreprises. Il est tellement difficile de convaincre les gens que ce n’est pas parce que vous êtes kabyè que vous avez les marchés de l’État, que avez des privilèges, et qu’en réalité tout ce que vous demandez, c’est qu’on vous mette à l’épreuve.

De l’inexistence de l’hégémonie.

Selon un communiqué du conseil des ministres citant le « document révisé de stratégie intérimaire de réduction de la pauvreté au Togo », 24 % des personnes vivant à Lomé sont pauvres, 69,4 % le sont dans la région maritime, 56,2 % dans région des plateaux, 77,7 % dans la région centrale, 75 % dans la région de la Kara et 90,5 % dans région des Savanes. Si position dominante il devrait y avoir, la région des plateaux devrait emporter la médaille, et nullement la région de la Kara, qui vient en troisième position, quel que soit le bout par lequel on prend le classement.

Je suis né et j'ai grandi à Pya, où j’ai fait mes premiers pas à l’école. J’y ai grandi jusqu’à l’âge de 10 ans, puis j’ai été au collège chaminade à Kara, ensuite, ma dernière affection était aussi l’Efofat, à pya. Mon père est originaire de Siou, 20 km au nord du village maternel. Autant dire que je connais assez bien la région. La misère dont fait cas le document ministériel est un euphémisme tant qu'on ne vit pas. Et si vous y vivez, hors période de bacchanale généralisée que constitue la période des evalas, vous l'identifiez facilement; cette misère : elle est palpable, omniprésente, à couper au couteau. Elle se manifeste au ventre turgescent des enfants, aux corps rabougris des adultes précocement vieillis, aux maigres récoltes, aux difficultés des parents à assurer plusieurs repas par jour à leur famille, ou à envoyer les enfants à l’école. Bref, ces Kabyès-là, que vous retrouvez dans leur berceau, sont comme tous les Togolais. Ils vivent leur misère comme la peau qui leur recouvre le corps : ça démange, mais on ne peut pas s’en débarrasser.

Alors, que retenir ? Premièrement que l’exposition de la position dominante observée lors des évalas ou certaines funérailles est embarrassante, voire choquante. Secundo, cette exposition est plutôt contre-productive, surtout pour le demandeur d’emploi ou le jeune chef d’entreprise kabyè, tant elle le met dans une fausse position de privilégié. Pour finir, l’hégémonie est elle-même factice, pour preuve, la répartition de la pauvreté au Togo. Certaines personnes pensent que parce qu’un oncle ou un cousin est ministre ou directeur de société, tous les membres de son village sont « gatés ». Allez dans la kozah, ou à Lomé ici, demandez à tous ce qui sont dans ce cas, et je parie que vous comprendrez pourquoi, pour certaines personnes, c’est plutôt une malédiction de voir un frère devenir un « grand quelqu’un », car pour eux, désormais, toutes les portes leur seront fermées. Et de privilégiés, ils deviennent insidieusement des victimes que personne ne reconnait, ou feint de ne pas reconnaître. Cette situation les oblige, bon an mal an, à continuer à supporter ces « grands frères qui n'aident personne » au nom d’une solidarité transversale qui, du fait du rejet des autres, leur reste comme un héritage certes encombrant, mais identitaire.

Publié dans Info togolaises

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Wousman 29/12/2011 14:15


Mon cher Gerry Bonjour!


Une chose me taraude l'esprit, sans vouloir être puriste :  j'ai des amis qui sont de Siou comme toi mais ne se considèrent pas Kabyè. Je comprend que ta mère soit kabyè et même que tu sois
né à kara mais cela ne fait pas de toi un Kabyè pour les puristes mais un losso : les deux ethnies étant totalement differentes. Surtout avec ton nom comportant 3 lettres "A" et surtout se
terminant par cette lettre ; signe caractéristique des noms losso! Comme "Litaaba" "Bakerga" "Yantora" "Kagnita" etc.. je me trompe peut être!

Noël 23/08/2011 12:11



Je partage avec toi, la description de la misère à Kara. J'y vis et je peux apprécier la
présentation que tu en fais: l'alcool a remplacé les repas et les jeunes précocement vieux, le sont sous l'effet du sodabi distillé à partir des ferrailles de récupération rouillées. Il est des
gens qui n'ont pas parfois le repas dans la journée. Bref. La pauvreté ici est ambiante.


Pour ce qui est des évalas, il y a un détournement de ces rites initiatiques. On voit bien
Coca-cola sponsoriser les luttes initiatiques, Togocel se pavaner, sans gêne de l'arnaque que cette société impose aux clients, avec t-shirts, casquettes, Togotélécom parader insouciantes des
réalités corrosives du milieu. Tu vois Coca-cola sponsoriser Epe-Ekpe? Ou la prise de la pierre blanche? 


L'employeur à Lomé ne voit pas ces pauvres hères Kabyès, les paumes pleines de callosités,
les talons béant de gerçures,  les lèvres enflés de soupirs. Il voit les Kabyès qui à Lomé en mettent plein la vue dans des voitures rutilantes qu'ils remplacent chaque instant, aux
buildings tapageurs, aux soirées orgiaques qu'ils organisent. Il voit les millions et les millions de francs stockés en banque et les milliards qu’on fête. 


Tu vois, un soir que je suivais la TVT, un détail m'est apparu brutalement: tous les
directeurs généraux, directeur de ceci ou de cela, étaient Kabyè tandis que tous les docteurs et professeurs étaient Ewés: position nominative contre position diplômante. Et si un Ewé le remarque
aussi, va voir ce qu'il va penser lui qui est du "sud" et moi du "nord". C’est cela qui fait penser à une hégémonie. Alors à qui veux-tu expliquer que certains Kabyès (donc tous les Kabyès) ne
tirent pas privilège de leur origine ethnique? C'est une démonstration par l'absurde, une apagogie négative.