Je suis un paysan et je ne suis pas content.

Publié le par Gerry

http://www.lavdc.net/portail/wp-content/uploads/2010/03/Champ-de-Mais-.jpg Rassurez-vous, ce n'est pas encore moi sur la photo. Ah, ce que j'aurai aimé cette vie là. L'odeur de la terre fraichement retournée, la fraicheur des feuilles gavée de rosée le matin, tous ces parfuns subtils qu'exhale le champ, mélange de fleurs sauvages et de pipi de chimpanzé. La vie simple, au ryhme immuable des saison, au grand dam de Sarkozy, je l'avoue.

Bon, pour redevenir sérieux, je suis furieux contre certaines annonces que je lis parfois dans nos journaux, venant de nos plus hautes autorités, en l'occurrence et pour cette fois, de notre ministre de l'agriculture, qui annonce fièrement que le Togo a dégagé un surplus céréalier de plus de 90 000 tonnes, qu'il faudra chercher à écouler en direction du Niger faute de déboucher. Le communiqué précise d'ailleurs que c'est grâce à la subvention des engrais, que nous avons obtenu un tel résultat.

Une telle annonce contient trois implications nocives pour l'avenir de notre agriculture. Enfin, à mon avis, puis que c'est bien de cela qu'il s'agit.

Le premier effet négatif est que je me demande si l'excédant céréalier concerne bien ce pays qui a 47% de sa population sous le seuil de la pauvreté, avec des pics dans la région des savanes (90%, c'est hallucinant), région de la Kara (75%, tout de même) et région centrale (76%). Aujourd'hui, je ne sais pas vous, enfin vous qui vivez au pays, mais moi, dans mon village, ils sont nombreux à faire un repas par jour. Alors là, sur le coup, je ne comprends plus rien. Parce que, sous Eyadema, le coût de la vie était très faible, pour des salaires faibles aussi. Aujourd'hui, le coût de la vie est élevé, et les salaires n'ont pas évolué. Je comprends bien entendu qu'on achète les céréales chez les paysans à un prix intéressant, mais dans ce cas, on peut autant subventionner les paysans d'une autre manière, et réguler le marché (tout en surveillant la spéculation) de façon à ce que le maïs revienne à 300 le bol comme auparavent, au lieu de 500 comme prix de base comme c'est le cas aujourd'hui. Comment peut on parler d'excédent alimentaire dans un État providence où plus de la moitié de la population est en sous-nutrition? Il faudra m'expliquer.

La seconde incidence négative concerne l'effet d'une telle annonce sur le milieu paysan. En effet, parler d'excédent, voudrait dire au paysan qu'il faut lever le pied, produire moins. Même si 50 milliards ont été consacrés à l'agriculture cette année, dire qu'il y a un excédent, c'est inciter à la prudence, pour les prochaines saisons. Alors que nous avons encore près de 70% de terres cultivables encore en friche. Alors que (et c'est tout le drame), le rendement des champs de maïs se situent encore (trop) à moins de la tonne à l'hectare, tandis que dans les pays de la sous région, il est en moyenne à 2t. Le hic dans tout ceci, nous parlons d'excédent de céréales, alors que nous pouvons peut être commencer à songer à la mise en place d'un balbutiement d'industrie agro-alimentaire. J'ai été formé à l'élevage de volailles au Centre Songhaï à Porto-Novo. Toutes les bêtes d'élevage se nourrissent aujourd'hui de provende, complément ou alimentation pour animaux fait essentiellement à base de céréales. Quand je pense à tous ces milliards dépensés dans le cadre du développement à la base. Voila une situation idoine où les deux ministères pourraient efficacement collaborer, l'un mettant en place une usine de production de provende (en fait d'usine, c'est juste un moulin et un melangeur), et l'autre finançant les unités d'élevage poules pondeuses (marché prometteur et en plein essor) poulet de chair, lapins, porcs, et pourquoi pas de vache laitière, qu'on nourrira à l'ensilage du maïs. Ah! tout un programme que nous avons là.

Pour finir, et là, j'enrage véritablement, c'est l'évocation systématique de l'engrais comme panacée à l'accroissement de notre production. Toute personne qui s'est intéressée un tant soit peu à l'agriculture (j'ai abandonné ma première année d'université pour courir les fermes du Togo) sait que l'engrais utilisé sur des sols pauvres en matières organiques les lessive plutôt, les appauvrissant à un rythme effrayant. L'engrais doit être utilisé (enfin, c'est l'idéal), surtout pour le NPK, avec des pratiques culturales qui autorisent un enfouissement conséquent, donc une charrue (atelée ou motorisée). D'autres études, (que je n'ai pas vérifiées) montreraient que l'engrais n'est efficace qu'avec des semences améliorées, capables de produire des rendement de 3-4t/ha, mais que les paysans dans leur majorité n'aiment pas. L'acroissement de rendement lié à l'utilisation de l'engrais sur le maîs local est parfois conséquent en première année, mais tend à rechuter rapidement les années suivantes. (Pour ceux que ces études intéressent, approcher l'ITRA) . Non associé à une pratique culturale qui renouvelle (ou apporte une quantité suffisante) de matière organique dans le sol (assolement, jachère ou utilisation du fumier/compost) le recours à l'engrais dans nos champs nous préparent à la famine...dans plusieurs générations, et ce sera de notre faute.

Voila. Là, j'ai déversé mon venin, et un de mes amis au ministère de l'agriculture ne va (peut être) pas aimer. Mais bon, je conserve toujours mon petit lopin de terre chez moi, à la lisière de mon bon petit village Siou. En attendant la retraîte. Ah, les stridulations des grillons, et le ballet des lucioles sous un ciel scintillant. La belle vie que voila!

Publié dans Info togolaises

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