Opposition nord-sud, entre mythe et réalité

Publié le par Gerry

http://www.lencrenoir.com/wp-content/uploads/2010/05/togo.jpgVoici maintenant trois ans que j’ai entamé ma reconversion de l’armée aux milieux culturels et des affaires. Contrairement à ce qu’il en était à l’armée, mon nouveau statut me fait rencontrer chaque jour des dizaines de Togolais de statuts divers. De jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des intellectuels, des ouvriers, des artisans, des artistes, des hommes politiques, des syndicalistes, bref, le bon petit peuple togolais.

Ce foisonnement de rencontres et d’échanges me conduisent parfois, dans mes moments d’évasion, comme aujourd’hui, à me demander si la fameuse question d’opposition nord-sud, celle qui cristallise les passions, sédimente les préjugés, culbute les  croyances et la foi, bouscule le pacte républicain et suscite en sourdine un débat, que plus personne n’ose aborder ouvertement par peur du politiquement correct est une réalité dans ce Togo de 2011 : Existe- t-il un type de Togolais du nord, et un type Togolais du Sud ?

J’analyserai la question à l’aune de trois référents : le milieu naturel, l’espace culturel, et l’expérimentation politique. Bien entendu, ceci est le fait d’un blogueur, qui n’a pas la même rigueur méthodologique d’un sociologue ou d’un anthropologue. Mais bon, il faut que les intellectuels togolais – qui sont nombreux, talentueux, et fort appréciés à l’extérieur du pays-  jouent pleinement leur rôle de phares de la cité, ou c’est nous autres,  « clavardeurs », qui leur piqueront la place.

Du point de vue du milieu naturel, il est évident qu’il existe un nord et un sud, alors qu’il n’y a pas d’Est et d’Ouest. Sur le plan climatique, la différence est nette. Il est subéquatorial au sud (avec la présence de quatre saisons) et subsahélien au nord (deux saisons). L’harmattan sévit au nord, alors que la mousson (plus douce) se localise au sud. Rien que par leur différence de climat, les sud et le nord présentent deux milieux naturels différents(ceci bien entendu va jouer sur la faune et la flore des ces deux régions). Donc, sur le plan du milieu naturel ou physique, il existe un nord et un sud.

En juillet 1998, me morfondant en début de vacances qui me semblaient longues, j’entrepris de rallier, à vélo, mon village de Siou, en partant de Lomé, soit 475 de route. Du matin au soir donc, j’ai pédalé, rencontrant sur cette toute longiligne, presque tout le patchwork des cultures (au sens ethnologique du terme) togolaises. Je n’y ai pas vu de différence au point de vue du peuplement humain. Certes, je ne rapporte là qu’une expérience subjective, mais s’il faut faire parler les historiens, avec qui  le consensus rarement atteint, il est admis que le nord du Togo, à partir du 9° parallèle latitude nord, était peuplé de populations indigènes dont  l’origine remonte à des temps immémoriaux. « A cette couche appartiennent les Losso, Kabyè, Tamberma, Ngangan, Konkomba, les Cotocoli du clan Mola, les anciens Bassar et autre petits groupements aujourd'hui phagocytés par une nouvelle vague d'immigrants arrivés sur les lieux entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Parmi ces nouveaux venus on trouve les Anoufo de Kroumania (est du pays Agni en Côte d'Ivoire), aujourd'hui Tyokossi de Mango (N'Zara), la majeure partie du peuplement bassar, les Manding de diverses origines arrivés dans le Tchaoudjo (Tsandzo) à la belle époque du prosélytisme musulman du Soudan occidental, des envahisseurs Gonja et Dapaong du XVIIe XIXe siècle, qui se sont éparpillé dans les pays Bassar et Konkomba. De profondes différences séparent ces deux couches de peuplement si bien des points. Ainsi, tandis que la première fait peu de place à une autorité suprême dans son système d'organisation politique, ignore le port du nom clanique, connaît un habitat dispersé et travaille seulement la terre, l'autre à la royauté ou grande chefferie comme élément de base de son organisation politique, possède le nom lignager, fait appel à un habitat essentiellement groupé et s'adonne plus volontiers au travail artisanal comme la métallurgie, la céramique, la vannerie, le tissage. Elle travaille aussi la terre, mais y joint la grande chasse en forêt[1]. »,  un no-mans land large de deux degrés, sépare ces peuplements du second groupe, plus denses, qu’on retrouve au sud. En effet,  « du 7° degré de latitude Nord jusqu'à la côte, le pays est occupé par le groupe Aja-Ewé, dispersé à partir des villages historiques de Tado et Nostè,probablement entre les XIVe et Xve siècles. A la fin du XVIIe siècle s'y joint une nouvelle vague de populations composées de Fante, Gâ, Adangbe, Atchem (Kpessi) venues de la Côte l'Or. Puis ce fut durant la première moitié du XIX e siècle, l'arrivée d'un troisième groupe d'immigrants formé de Fon, Yorouba (Ana), Mahi fuyant les armées dahoméennes. Ceux-ci avaient trouvé sur place les Akposso, Adélé, Akébou ., qui vivent aujourd'hui dans la région montagneuse du centre. Ces populations, numériquement peu importantes, ont dû subir la loi du plus grand nombre, et, pour garder leur identité, se seraient retirées dans la région montagneuse d'accès plus difficile, laissant la plaine aux nouveaux venus. L'organisation politique des Ewé, Ana, Fon et Mahi du Togo se caractérise par l'existence de petites chefferies locales parfois réduites aux dimensions d'un village. Quant aux Gè (Gâ et Fante), ils ont su organiser au XVIIIe siècle un royaume assez important - avec Glidji pour capitale - dont le déclin survint cependant au début du XIXe siècle par suite des luttes civiles, entre les cabécères Lawson et Adigo pour la suprématie à Aného »

cependant, ce no mans land large de deux degrés sera progressivement comblé par les colonies de peuplement, ponctionnés surtout chez les Kabyè et les lossos, où l’aridité des terres n’autorisait pas des rendements capables de nourrir toute la population. C’est ainsi qu’entre Atakpamé et Sokodé, on retrouve des villes et des villages peuplés majoritairement des ces émigrés nationaux. Cette émigration économique a eu des ramifications très longues, puisqu’on retrouve aujourd’hui des kabyè losso dans plusieurs préfectures de la région des plateaux, voire même de la maritime, puis qu’il y en a qui sont installés au moyen mono  et dans d’autres préfectures du Sud-ouest togolais.

S’il faut tirer une conclusion sur l’espace humain, on est bien obligé de me rejoindre sur les mes impressions quand j’ai traversé le pays à vélo. Il est difficile de voir une démarcation entre le nord et le sud au plan du peuplement. D’autant plus qu’une bonne partie des émigrés du nord, se sont suffisamment intégrés dans leur milieu d’accueil, adoptant les noms et les habitudes, même si la langue parfois est restée le seul lien ombilical avec le village d’origine. Cependant, s’il faut faire un regroupement au point de vue de l’organisation sociale, on peut à la limite dire que les autochtones nordistes sont caractérisés par l’absence d’une autorité centralisée, le port du nom clanique et surtout l’habitat dispersé et la seule culture de la terre, les autres groupes, que ce soit ceux arrivés au 18° et 19° siècle au nord ou ceux issus des différentes vagues d’immigration au sud, ont en commun une organisation centralisée (avec des niveaux certes différents) et une activité portée non seulement sur l’artisanat, la chasse, et le commerce. Voilà selon moi, au point du peuplement, la différence fondamentale qu’il peut y avoir entre les différents peuples du Togo. Et ces différences-là n’épousent pas forcément la fracture géographique nord-sud, même si en terme de majorité, on peut être amené à annexer à tout le nord les caractéristiques du premier peuplement, et au sud le second.

L’expérimentation politique à présent. Aujourd’hui, je viens de finir un livre remarquable –le roman de l’indépendance- livre à titre posthume de l’excellent historien Atutsé Agbobli. Il y rapporte un détail qui a mon sens, a scellé la vie politique du Togo avant les indépendances, et ceci jusqu’à nos jours. Le CUT, comité de l’unité togolaise, d’abord association crée en 1936 par le gouverneur français Montagné pour faire contrepoids au Deutch-Togobund (autre association) qui militait pour le retour du colon allemand, était devenu, dès 1946 un parti politique important, avec à sa tête un orateur hors pair, Sylvanus Olympio. Cette association, créer pour rassembler les notables togolais et les cadres français, faisait suite à la CAF (Cercle des Amitiés française) jugée trop colonialiste. Le CUT, méné par Augustino Pa de Souza et Sylvanus Olympio, était cependant constitué de tous les notables togolais, ceux du nord comme ceux du sud. En 1941, son conseil d’administration était autant composé certes de jeunes cadres formés dans les grandes écoles des vieilles familles du sud, mais aussi des nombreux notables du nord-Togo comme Tiagodemou, chef supérieur des Kotokoli (Paratao) Nabiéma, chef supérieur des Tchokossi, Birréga, chef supérieur des Lossos, Issaka, chef du village de Tchamba…. Cependant, au congres du 24 au 27 avril 1946 à Kpalimé, le « CUT se mua en un mouvement à orientation politique particulière, en ce sens qu’il se donna en réalité comme objectifs le programme et les revendications qui furent arrêtées moins de deux semaines plus tard, du 09 au 11 mai, par la All Ewe conference, dont il devint de fait la section au Togo sous tutelle française. (…) Dans le conseil d’administration issu du congrès de Kpalimé, il n’y avait que les gens de Lomé. N’étant pas Ewe, tous les chefs du nord disparurent de la nouvelle direction et furent des proies faciles à récupérer par l’administration coloniale qui eut tout le loisir de dénoncer le CUT comme un mouvement ethnocentriste, destructeur de l’unité togolaise[2] ». Le péché originel vient de ce fameux congrès, et depuis, l’activité politique est baignée dans ce manichéisme, qui veut que le sudiste soit un nationaliste, et le nordiste un collabo. Le CUT à mon avis est resté collé à cette idéologie centrée sur le All Ewé Conférence, même si au lendemain des indépendances, le père de l’indépendance se montrera impitoyable avec ses anciens compagnons de luttes, envoyant dans les geôles à Mango les Santos et autres « nationalistes » qui avaient contribué à la victoire du CUT aux élections législatives de 1958, mais ça, c’est une autre histoire. En lisant « le Togo sous Eyadema » de Comi Toulabor, il faut croire que le régime du parti unique a sensiblement supprimé ce manichéisme géographique dans l’approche du sujet politique au Togo. Même si la politique du rééquilibrage, si chère à mon oncle YAgla, a fait pousser ici et là des cris d’orfraie, jamais au Togo sous Eyadema une région n’a si ostensiblement dominée la scène politique. Toulabor donne d’ailleurs aux cadres du sud, une prééminence dans l’élaboration de l’idéologie du parti unique (le rôle joué par Edem Kodjo par exemple a été capital) de même que la mise en place du culte qui a contribué à consolider le pouvoir d’Eyadema, en y incorporant dans « l’adoration » d’Eyadema, les rites des cultes Vaudoun et Gu.

L’avènement de la démocratie a, du point de vue de mon expérience personnelle, connu deux étapes. La première est celle qui va de 90 à 94, que je vais appeler le règne des nouveaux partis. Cette période est marquée par une ferveur populaire, soutenue par le rejet du parti unique. Même si dans certaines localités du sud, des villages d’allogènes ont été brulés, même si à Lomé, après la période des innocences, on a pas mis longtemps à faire la différence entre le Loméen Ewé (Epkemog), et le Loméen de l’intérieur (Tommog) prenant en otages nous autres, qui sortions avec nos copains pour aller aux barricades, jusqu’au jour où on a compris qu’il ne faisait pas bien d’être du nord et aller manifester, ce fut malgré tout la période des partisans, des frères et des embrassades. Je me souviens de 94. Dans mon village à Siou, il y avait plusieurs tendances. J’étais de l’UTD, d’autres du CAR, et une bonne partie du RPT. On se lançait des vannes, on se promenait avec les affiches de nos leaders. Ensuite, nous n’avons rien compris. Les opposants se sont mangés entre eux. Et la victoire confortable que le peuple leur avait donnée a disparu. Le temps des innocences s’est évanoui. L’UCF, copie du CUT a surfé sur les déceptions et les rancœurs, et est monté en puissance. Puis soudainement, les vieux démons ont réapparu. Il n’a plus été question de nationalistes, qui, au grand dam des nouveaux partis, se sont vu circonscris dans les limites de l’ancien All Ewe conférence, puis des Collabos, populations sans conscience du nord Togo, prétendument incapables de voir où se trouvent leurs intérêts. Même si comme en 1950, personne ne semble intéresser à ces populations, sauf à la veille des élections. Et subitement, tout devient si facile. Parce qu’en face, il suffit de rappeler à ces populations, dont la mémoire collective est encore vive, certaines dérives des lendemains d’indépendance, de reprendre certains propos de leaders qui rappellent cette époque-là, pour qu’il ne serve plus à rien de battre campagne. Dans cette cacophonie, les nouveaux partis, pourtant de vocation nationale, deviennent inaudibles, tant le discours extrême fait mouche, exalte, exulte. Il suffit de dire que l’histoire de la nation s’est arrêtée le 13 janvier 1963 pour que de vieux souvenirs, manipulés et écornés, reviennent sur la place publique. Ah ! Instants virtuels d’un paradis qui n’a jamais existé. L’extrémisme de cette nouvelle opposition se retrouve confronté à un autre extrémisme, plus subtil, mais plus vicieux puisqu’il fait appel à la survie d’un peuple. Et les nouveaux partis, tels des vieilles femmes ménopausées, sont délaissés un par un. Oui, dans une confrontation politique entre UCF (aujourd’hui ANC) Vs RPT, la donne ethnique reste présente. Elle y est instrumentalisée par cet irrédentisme bientôt séculaire.

Donc, il y a une réelle opposition nord-sud alors, puisque sur les trois référents, deux le confirment, et le plus important, l’expérimentation politique a tendance à le rendre incontournable. Et bien, non.

Car en réalité, peu de personnes se retrouvent aujourd’hui dans ce langage. La solution, c’est la ville qui nous l’apporte. En 2025, plus de la moitié des habitants du Togo vivront dans des villes. A Lomé, capitale du Togo, plus des 2/3 des habitants auront des origines allogènes, nordistes, étrangers. Pires, la majeure partie des descendants de ces allogènes ne se sentiront aucunement attachés par leur localité d’origine. Déjà, à Lomé on le voit. Les enfants des cadres Kabyè, Lossos, Bassar Moba…ne se sentent pas particulièrement attachés  à leurs villages d’origine. Certains parlent encore leur langue maternelle, même si entre eux, ils s’expriment plutôt en mina, ou le pidgin de Lomé. A l’attentisme de leurs parents (qui, issus d’une éducation où l’administration était le seul débouché, n’ayant pas développé d’autres aptitudes comme leurs frères issus de l’émigration), ils font aujourd’hui preuve d’une vitalité débordante. On les retrouve dans les fonctions libérales (chose rare il y a une vingtaine d’années), dans le commerce, les services. L’armée et l’administration ne sont plus leur apanage (la frugalité de l’existence de leurs parents ayant principalement orienté ceux-ci vers ces métiers durs, mais à la gamelle sûre).Certes, les jeunes du nord ont encore une certaine réticence à exposer leur différence sur des sujets politiques, à cause de cette réminiscence de l’esprit de 46, mais l’histoire est en marche, inexorable. Même dans les villes du nord, on assiste aussi à un autre type de sédentarisation, plutôt administrative celle-là, mais qui amène plusieurs fonctionnaires du sud à construire leur maison au nord. A Kara, j’ai un sergent-chef dont les enfants font tous les rites initiatiques des évalas, sans soulever aucune opposition. La ville est la clé. Le chômage galopant fait plus qu’aucune fonction n’est dédaignée par les jeunes. L’armée et l’administration sont pris d’assaut par les jeunes originaires des régions où autrefois, c’était un opprobre d’arborer le treillis. La ville est la clé.

Et cette ville est là, déjà devant nous, gommant à tout jamais, ces clivages d’un autre siècle. Le Sud est mort, entrainant le nord avec lui. Place à un être nouveau, au Togolais de la génération des battants. Ce Togolais est déjà là, sous nos yeux. Nous refusons seulement de le voir.



[1] Source : http://www.gymsm.krefeld.schulen.net/tric/togo/togo4.htm

[2] Le Roman de l’indépendance, A. Agbobli, page 90-91

Publié dans Info togolaises

Commenter cet article

Katch patrick 05/05/2011 19:13



ceux qui refusent de voir ce togolais nouveau, ce togolais battant qui ne connait pas les clivages nord-sud, sont aveugles. ils sont aveuglés par leur peur de rester en marge de l'évolution de ce
pays, leur peur de se voir êtres mis aux oubliettes. depuis toujours des politiciens véreux ont entretenu cette idée de différences entrte ceux du nord et ceux du sud pour leur maigre profit.le
sud disparait non pas au profit du nord et vice versa. lire "Isolement global" de Charles Piot.