Nous aurions tort de ne pas y voir des signes.

Publié le par Gerry

Ça se passe en 2011, au Togo

Ça se passe devant nous, nous en sommes les témoins privilégiés, et pourtant, nous ne le voyons pas, parce que nous sommes trop à proximité, trop dans l’action pour avoir le recul nécessaire.

Quelque chose est en train de se mouvoir dans notre pays. Une dynamique est en marche. Pour l’instant, elle est tenue, diaphane, elle vacille, s’essouffle parfois et tend disparaitre, pour ensuite apparaitre avec force et vigueur. Ce quelque chose, c’est la remontée, après avoir touché le fond.

Je sais, mes lecteurs une fois encore me diront que le Togolais est plutôt du genre passif, désintéressé, apathique. Il manque de solidarité, il est fourbe, retors, vénal. Ils ont peut être raison, mais il n’en reste pas moins que le mouvement est là.

Il a commencé avec les médecins, en début d’année. Jeunes, souvent doués dans leur différentes spécialité, les praticiens ont exprimé leur colère dans la sérénité, la franchise et le respect de leur interlocuteurs. Faisant fi des clivages qui ont souvent miné les mouvements de contestation, ils ont posé leurs revendications ; corporatistes, liées à leurs intérêts. Ils ont été écoutés, et l’an 2012 nous dira s’ils ont été satisfaits ou pas. Premier signe.

Puis les étudiants ont embrayé. Depuis des années, je me plaignais de la disparition du leadership estudiantin, du fait de l’usage immodéré de la répression face à toute velléité de contestation. Et bien, la lame de fond a surgi de nulle part, d’un MEET dirigé par des jeunes résolus et décidés. Cette lame a tout balayé sur son passage, et a contraint les autorités à négocier…. et à plier. Second signe.

Puis deux autres secousses ont ébranlé le système (ou régime, c’est selon), comme des répliques consécutives aux deux premiers tsunamis. Il s’agit respectivement des mouvements d’humeurs des personnels de Togo télécom et de la TDE, qui ont tous obtenu satisfaction.

Ces quatre signes ont un coefficient commun : leur caractère corporatiste. Lors de tous ces mouvements, même si quelques individus ont tenté de faire jouer la fibre régionaliste –je pense notamment à un des syndicats des enseignants de l’université de Lomé, et à certains employés de Togo télécom qui se sont empressés de jouer aux délateurs, - l’attachement aux intérêts professionnels est resté inébranlable. Les kabyè, les akposso, les moba, les lamba et les ewe se sont retrouvés ensemble dans ces confrontations, faisant front à un adversaire commun, l’Etat, ou le patronat.

Depuis quelques temps, un autre front s’ouvre subrepticement. Il s’appelle … autonomie de la justice. Non, non, on n’est pas encore à l’étape de l’indépendance. Trop tôt. Mais autonomie quand même. Deux arrêts de la cour suprême en sont l’effet annonciateur. L’arrêt de la chambre administrative de la cours suprême annulant l’expulsion du commerçant libanais Mehanna HOUSSAM et le retrait de son titre de séjour. La puissante ANR aussi durement prise à contre pied, c’est nouveau. Puis il y a eu la décision de cette même cour, accordant la liberté provisoire de M SAMA Essohamnon, DG de Redémarre, et reconnaissant surtout le caractère illégal de la saisie des actifs de sa société. Il m’a été rapporté que certains ministres, plutôt influents du régime, ont été surpris par cette décision, qui désavoue non seulement l’ancien procureur de la république (mais lui, bon, hein !) mais surtout le garde des sceaux de l’époque, aujourd’hui Président de la HAAC, et pour finir, le gouvernement dans sa totalité, qui a mis tout en œuvre pour incarcérer M SAMA et procéder à la dilapidation des fonds de sa société. Les signes avant coureurs sont là.

Demain, va s’ouvrir véritablement le procès pour atteinte à la sureté de l’Etat, après la passe d’armes du jeudi dernier. Est-ce que nos juges vont dire le droit ? Ce sera difficile, et je ne pense même pas que quelqu’un s’attend à ce qu’ils le fassent. Dire le droit dans un dossier aussi complexe, si je m’en tiens à mes cours de droit, équivaudrait à la relaxe pure et simple des accusés, pour de multiples vices de procédures. Mais qui donc voudrait qu’on se limite à cela, sans aller au fond, sans découvrir les vérités, à défaut de la vérité ? J’avais, peut être naïvement, imaginé qu’on en viendrait à ce procès qu’après avoir obtenu un certain nombre de garanties sur la « collaboration » de tous les acteurs, surtout du fait de l’imbrication du fait familiale dans l’affaire. La passe d’armes du jeudi dernier fredonne un tout autre air. Il va y avoir de la bagarre, de déballage. Qui sortira victorieux de tout ceci ? En réalité, personne.

Engagé dans ces conditions  (bataille de tranchée) ce procès ne profitera pas au régime. Le simple fait de passer outre les vices de procédures sera déjà un échec (je n’ose aborder la question de l’immunité parlementaire du principal accusé, qui est un tout autre débat). Au contraire, le déballage qui se pointe à l’horizon (les épouses de certains accusés nous en avaient donné un aperçu) sera avilissant, outrageant, et contre-productif. Que les prévenus soient acquittés ou condamnés, les deux ans de détentions resteront comme une marque de l’arbitraire, que le plus équitable des procès ne saura effacer, d’autant plus que nous restons dans une logique de flagrant délit, où la comparution immédiate est la règle.

Les accusés, avec en tête de fil l’honorable Kpatcha Gnassingbé, ont par contre quelque chose à y perdre : leur liberté. Cependant, pour la plus part d’entre eux, la relaxe ne leur procurera qu’une joie amère. Les militaires par exemple, avant le procès, ont subi des sanctions statuaires et radiés des listes de contrôle de l’armée (vivement le tribunal militaire). Donc, un chômage pénible les attend à la sortie, dans la perspective d’un non-lieu. Pour les autres, tant que leur détracteurs restent au pouvoir, ils sont réduits à raser les murs, de peur de ne pas trop attirer l’attention, ou faire carrément de l’affrontement direct, donc investir le domaine politique( il n’y a pas d’autres voies que celle-là), dans une arène où l’ANC se fera un plaisir de les pourfendre, anciens thuriféraires du régime qu’ils sont.

A mon avis, ce procès se terminera comme à l’issue de la première guerre mondiale, sans victoire, sans vainqueur, avec l’indicible sentiment de gâchis.

Enfin, il y aura un acteur dont il faudra surveiller particulièrement le comportement :la justice togolaise, qui à défaut de dire le droit, pourra au moins la pratiquer (Les empoignades de la première journée sont d’ailleurs déjà prometteuses). Ceci se verra par son respect de la procédure, par son impartialité sur les droits des accusés, et surtout, par sa hauteur.

Ce procès, c’est la grande guerre. Il peut aboutir soit au traité de Versaille, en soulevant plus de rancœurs qu’elle n’en éteint, ou alors, de façon anachronique, à un traité de Westphalie, ouvrant la voie à un nouvel ordre national.

 

Tiens, à peine ai-je fini de parler de ces signes, que déjà un autre se profil à l’horizon : les enseignants posent des conditions avant d’entamer la rentrée scolaire. Ils veulent faire entendre leur voix, comme d’autres avant eux. Un autre signe. Encore.

Mais ne nous y trompons pas. Tout ceci est possible parce qu’il existe une volonté politique. Elle est peut être contrainte, opportuniste ou engagée, mais elle est. Et il faut absolument compter là-dessus, pour avancer.

Entendons-nous le bruissement feutré de ces pas, raclant le sol ? C’est un peuple qui s’éveille, dans la fraicheur matinale. Ah ! si seulement tous ces politiques pouvaient écouter leur peuple !

 

Allez, je vais finir par le dire. C’est la fin, avec l’armée togolaise. C’est officiel depuis le premier septembre. J’ai démissionné. La position devenait intenable. Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie. J’ai eu notification de ma radiation des listes des contrôles des FAT ce matin. Un autre signe ? oui, je crois. Une dynamique est en marche.

 Pourtant, je comprends confusément que ça va me manquer ; le treillis, et le drapeau, le matin. C’est beau, le pli qui flotte, qui claque, et des hommes, raides comme la justice, qui le regardent monter. La camaraderie du matin, les marches harassantes, avec l’omniprésence de la sueur dans la bouche, les chants de popote, la casse à 11h, et cet humanisme ! Cet humanisme qui se manifeste dans l’épreuve, au moment où la volonté se brise. Le sac du camarade qu’on hale, la peur en montant au front, contagieuse et partagée. L’armée fait ressortir en nous ce qu’il y a de meilleur. Enfin, c’est ainsi que je l’ai vécu. Et aujourd’hui, je me sens honoré d’avoir partagé le quotidien de tous ces hommes et femmes souvent candides, simples, au service de leur pays, et mal aimés. Sursum Corda

Publié dans Actualité africaine

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monster headphones 21/12/2011 08:41


Grace à votre élève, je vois votre sourire. Demain, Bonjour!