L’élection de François Hollande n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le Togo

Publié le par Gerry

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L’élection du socialiste François hollande, ou je dirai plutôt la défaite de Nicolas Sarkozy aux élections présidentielles françaises a soulevé en Afrique, surtout francophone, un enthousiasme contagieux. Cette ferveur n’est sans doute pas à l’adresse de président entrant : personne ne le connait. Les Africains ont, dans leur majorité, salué le départ d’un président qui, durant son quinquennat, à donné l’impression d’en avoir particulièrement contre ses ex-colonies africaines. Et les griefs sont nombreux : le discours de Dakar que plusieurs intellectuels n’ont pas encaissé, le rôle déterminant joué par Sarkozy dans la guerre civile ivoirienne, et surtout, surtout son parti pris pour les rebelles libyens, au mépris de toute règle élémentaire de droit international ont scellé le désamour du président français avec les jeunes africains.

Au Togo aussi, les réactions n’ont pas failli. Partout, leaders politiques, faiseurs d’opinions et autres passionnés de l’actualité ont acclamé cette élection, tout en concluant que l’arrivée des socialistes au pouvoir sonnait le glas du régime cinquantenaire qui régente le Togo. 

Les Togolais ont d’ailleurs une raison particulière à jubiler. M Hollande, l’actuel président français, n’a-t-il pas comme conseiller pour l’Afrique M Yamgnane, un des fondateurs du Frac, candidat avorté aux élections présidentielles de 2012, fervent pourfendeur du pouvoir togolais ?

Sous un certain angle, on pourrait croire que l’arrivée des socialistes est un bon signe pour la démocratie en Afrique. D’une part parce que plusieurs partis de l’opposition appartiennent souvent à l’internationale socialiste, et que ces partis pourraient s’appuyer sur leurs camarades français pour retrouver l’exercice du pouvoir. D’autre part, et c’est l’argument le plus avancé, c’est que l’arrivée de socialistes au pouvoir – avec leur éthique rigoureuse – signifie la fin de la franceafrique. Hollande lui-même annonce quelques mesures qui vont dans ce sens : fermeture de quelques bases militaires en Afrique, fin de certains privilèges….. Les socialistes, avec leur humanisme, ne sauraient encourager l’existence de potentats prédateurs de démocratie à la tête des Etats  Africains.

Personnellement, je pense que cette lecture est trompeuse. Et ceci, pour trois raisons.

La première, et la plus évidente, est que pour moi, la franceafrique est morte. Les dernières manifestations de cette immense hydre géante datent de la fin du règne de Chirac. Les relations paternalistes entre la France et ses colonies appartiennent au passé. Aujourd’hui, à la place, règnent les franceafriques,  des cercles d’influence et de pouvoir constitués par les oligarchies africaines et des multinationales françaises. La particularité des ces franceafriques, c’est qu’elles se font la guerre entre elles,  souvent loin des aires d’influence des politiques. (cf la guerre sans pitié que se livrent Bolloré et Getma ). En réalité, il y a dans les pays africains francophones autant de francesafriques qu’il y en a de chinesafriques, d’indesafriques, de libansafrique…. Parce que nous sommes aujourd’hui, bien plus qu’hier, en présence de multinationale à l’identité nationale floue et diffuse.  Cependant, dans l’imaginaire collectif des Africains, de nous autres Togolais, la franceafrique ne peut pas disparaitre. Aussi longtemps que nous aurons des Bollorés, des Vinci, des Bouygues en Afrique, nous verrons dans notre lorgnette une France omnipuissante, parce que nous restons incapables de développer nous-mêmes des multinationales comme ArcelorMittal (Inde), ou Huawei (Chine). Tant que nous ne serons pas en mesure de tenir la concurrence avec l’occident comme le fait si bien l’Asie, nous interpréterons toujours la présence des géants français sur nos territoires comme des positions d’exploitation, oubliant que l’Afrique ne représente que 2% dans les échanges commerciaux internationaux, et que les plus grands bénéfices de ces sociétés, elles les réalisent en Europe, en Asie, et en Amérique latine.

La seconde raison est que les socialistes n’ont jamais aidé aucun parti à prendre le pouvoir en Afrique. Ce n’est pas dans leur méthode. Ils condamneront sans doute une prise de pouvoir par la force, ou des fraudes électorales, mais ce n’est pas eux qui enverront le 8e Dragon parachutiste déloger Faure du palais présidentiel. Et en cela, la politique de Hollande ne saurait être différente de celle de Mitterrand, qui, très tôt, s’est inscrit au réal politique en ce qui concerne l’Afrique. Or, nous avons vu depuis 2010, que Faure ne se préoccupe plus particulièrement d’être bien vu par Paris. En demandant le départ d’Eric Bosc en 2010, il avait posé un acte de défi tout à fait symbolique. Il montrait  à la France qu’il était disposé à traiter avec elle d’égal en égal. Et ça lui a plutôt réussi. Il est resté en froid avec Sarkozy, et cela ne lui a pas empêché de briguer dans la sérénité un second mandat. Depuis la crise ivoirienne, l’oligarchie qui nous dirige a compris que le vent pouvait tourner, et par anticipation, elle s’est tournée vers l’orient. Les fonds issus de la prévarication ne sont plus déposés en Suisse (où l’occident peut les geler facilement) mais plutôt dans les banques émiraties et chinoises. Les entreprises chinoises sont de plus en plus sollicitées pour réaliser des travaux qui autrefois étaient confiés aux géants français. Même la coopération militaire avec la Chine monte en puissance, au moment où la France réduit les budgets. Nous sommes mêmes entrés dans une phase où la France va être obligée de faire la cour à ses anciennes colonies,  qui restent  très séduites par le laxisme de l’ogre chinois sur les questions de démocratie et de droit de l’homme. Un moment, le mauvais élèves vont poser la question suivante aux Français. Vous voulez nos voix à l’ONU et le survol de nos territoires, contre une promesse de ne plus massacrer nos populations, mais de se maintenir au pouvoir, ou la démocratie, et vous n’aurez pas nos voix, nous massacrerons nos populations, nous nous maintiendrons au pouvoir, nous serons avec les Chinois et vous ne pourrez pas intervenir ?(cf Syrie)

La troisième raison est que même les socialistes, avec leur éthique à toute épreuve, risquent de passer à l’ennemi. Je m’explique. Imaginons qu’en 2015, nous allons à des élections présidentielles où l’oligarchie au pouvoir use des mêmes pratiques pour gagner les élections, à savoir, l’achat des consciences par milliers. La précarité est telle dans nos campagnes que sans une éducation civique de masse, les effets seront toujours les mêmes. Mais le gros problème des achats de conscience, c’est que la forfaiture est difficile à démontrer. Je n’ai pas le souvenir d’élections annulées pour cause d’achat de conscience en Afrique. Par conséquent si les observateurs ne décèlent aucune fraude le jour du vote (et l’achat de conscience permet justement de ne pas avoir de fraude avérée le jour du scrutin), ils seraient bien obligés de valider ces élections, et la France n’aura pas d’autre raison que d’entériner la forfaiture (puis que forfaiture il y a, l’achat des consciences étant interdite). En 2015, un scénario à la camerounaise est bien possible, et le peuple n’aura plus que ses larmes pour pleurer, pendant que notre opposition radicale (et majoritaire) enverra aux gémonies la France et ses socialistes, comme elle l’a déjà fait pour l’Union européenne lors des scrutins passés.

C’est donc tout vu. L’arrivée des socialistes n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la démocratie togolaise. Au mieux ils condamneront la énième forfaiture (et il faut bien compter sur Yamgnane pour le faire) mais pour qu’il y ait de l’efficacité, il faudra drainer dans le sillage, l’Union européenne et les USA. Au pire, ils constateront l’échec de l’opposition, si celle-ci ne parvient pas une fois encore à présenter un front commun. Il n’y a cependant une solution. : la formation citoyenne des masses. Les Togolais sont un peuple digne, mais qui se cherche encore. La misère dans les campagnes est affreuse, et le régime en profite. A charge aux partis politiques d’investir nos campagnes, nos hameaux pour faire comprendre à ceux qui y résident comment, pour un billet de 2000F, ils mettent en péril la survenance de l’alternance au Togo, et de ce fait, l’implantation d’une démocratie entière. Le NET (Nouvel Engagement Togolais), le parti politique que j’ai l’honneur de diriger, peut s’orgueillir d’avoir organisé deux semaines seulement après sa création, trois séances de formation politique et citoyenne à l’endroit de ses militants. Il faut forger les convictions politiques.

Pour que les socialistes soient nos meilleurs alliés dans trois ans (pour 2012, c’est très tôt) il nous revient à nous autres, leaders politiques, de leur préparer le terrain. Par la pression pour l’organisation d’un scrutin transparent, et surtout par l’éducation des masses, afin que celles-ci comprennent les enjeux et jouent leur partition. Seulement alors, nous pourrions compter sur les socialistes. Eux au moins, n’enverront pas de messages de félicitation à la proclamation des résultats par la CENI. Si nous pouvons prouver la matérialité de notre victoire, la pression internationale pourra avoir raison des usurpateurs, ou alors c’est le peuple comme un seul homme qui sortira revendiquer sa victoire. Et dans le peuple, j’y vois toutes les composantes, civiles et militaires, car nous autres, leaders politiques, nous aurions dépassé les préjugés ethniques et historiques pour parler un seul langage, celui du Togo.

De tous les combats, la victoire revient à celui qui sait le plus s’adapter au terrain. Aujourd’hui, nous avons donc le choix entre la prorogation des mêmes erreurs, tout en laissant notre peuple se débrouiller tout seul en le jetant en pâture à l’oligarchie, ou aller vers lui, et l’aider à mieux se défendre. Le NET a fait le choix de la seconde voie. Elle sera longue, tortueuse, mais elle est celle qui mène indubitablement vers la sauvegarde du peuple togolais.

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