Des choix difficiles, extraits de chroniques de la caserne

Publié le par Gerry

http://actualite.portail.free.fr/sport/07-07-2010/amen-l-autre-versant-du-foot-en-afrique/h-20-2143820-1278508061.jpgDes choix difficiles

 

La jeep file droit sur le boulevard Eyadema. La circulation est quasi-inexistante ; aucun taxi en maraude. Quelques véhicules personnels remontent la route à vive allure vers le nord. Au croisement du boulevard de la Kara, place Senghor, nous manquons d’emboutir un zemidjan déboulant d’Adewi en pleine vitesse. Mon  conducteur, un caporal komcomba[1], le couvre  d’injures en autant de temps que nous avons pour l’éviter et poursuivre notre progression vers le centre ville. Face au danger, l’homme l’a tancé en komcomba[2], ce qui fait qu’une minute après l’incident, j’en ai pour un bon fou rire.  Le soldat, s’étant rendu compte de sa méprise, m’a présenté ses excuses, d’où mon hilarité, que je lui transmets comme la grippe A H1N1. Le voila donc à se tenir les côtes lui aussi, en plus du volant, bien sûr.

Arrivés au rond point de la colombe de la paix, je fais un arrêt pour observer la basse ville, mais les arbres rendent l’opération impossible. Je pousse donc vers le collège saint-Joseph, quatre cent mètres plus à l’est.

Le belvédère me donne d’excellents secteurs d’observation. J’ai des vues sur les quartiers Amoutivé, et les premiers pâtés de maisons de Bè. Une scène curieuse que ces épaisses colonnes de fumée qui montent en tourbillonnant, par volutes successives. Un peu plus à l’est, vers les quartiers d’Akodessewa, la fumée est plus compacte, et semble ramper sur les toits des basses maisons, comme d’immenses poulpes à la recherche de leur proie. J’aurais pu être tenté de trouver une certaine poésie à ce tableau si par moments, ne venaient heurter à mon oreille exercée, des clameurs et les explosions de lacrymogènes, preuve que ça ferraille dur en bas.

J’ordonne au conducteur de poursuivre en direction du rond point de Bè Kpota.

Le carrefour Cerfer dépassé, je vois immédiatement un de nos camions garé dans la station service. Le capot d’une jeep militaire pointe derrière le bâtiment principal. Je dirige mon véhicule dans cette direction :

 

- Lieutenant Tamera, hurle le colonel aussitôt que je débarque, qu’est-ce que tu foutais, tu devrais être ici depuis 30mn au moins ?

Je ne réponds pas. Surtout ne pas tomber dans le jeu : simple manœuvre d’intimidation. Si je commence à me justifier, je vais vraiment le mettre en colère or je sais que ce vieux m’a à la bonne.

Le colonel est debout, accoudé au capot de la jeep. Son béret est de guingois, il a des cernes aux yeux, mais les profonds sillons nasogéniens de son visage lui donnent un charme viril.

- C’est moi qui t’ai demandé pour cette mission. L’officier que nous avons déployé dans ce secteur ce matin a été évacué tout à l’heure ; traumatisme crânien. Il a reçu la moitié d’une brique de maçonnerie sur la tête.

Voila qui s’annonce bien. L’envie de lui dire qu’il s’est trompé de personne me titille la langue. Je suis de l’arme blindée, et nous n’avons pas vocation à faire du maintien d’ordre.

- Les hommes que tu vois là sont les rescapés de sa section. Tu vas poursuivre la mission. Approche, ajoute-il en me faisant un signe de la main, sur la carte que voici…

 

Le colonel est parti depuis cinq minutes. La jeep avec le Konkomba hilare aussi. Je me retrouve seul, face à ma solitude et la trentaine de militaires qui me prouvent, par la mine qu’ils font, qu’ils n’ont aucune raison de m’aimer et que de toute les façons, le rassemblement que je viens de réclamer ne peut leur amener que des emmerdes. Mais heureusement qu’il y a les sous-officiers (Dieu les bénisse). Un sergent-chef, deux-fois-cinq comme on les appelle[3], bondit et glapit des ordres. Ça bouge, ça gesticule, les rangs sont formés, les bottes claquent, les visages se figent, que voila les reflexes du CNI[4] qui ressurgissent : Ah ! discipline, merveilleuse discipline militaire. Comme je t’aime.

Mais point de poésie : l’heure est grave.

Gray, ton bon vieil ami Gray Tamera, est dans une merde de foin, que dis-je ? le foin, c’est chez les blancs ça, chez nous, je dirai une merde de chiendent. Aie ! Oui, je sais que mes histoires maintenant commencent à te lasser. La dernière fois que nous nous sommes quittés en effet, j’étais dans une situation désespérée. Tu dois te demander comment suis-je parvenu à m’extirper du traquenard de l’hôpital de Tokoin[5] pour me retrouver ici, dans cette station d’essence, avec une trentaine de militaires qui auraient bien voulu que j’y laissai ma peau. Et bien, figure-toi que ce jour là, à l’hôpital, ils m’ont trucidé, les salopards, et proprement.

Remarque, si tu n’as pas encore lu ma précédente aventure, inutile que je te l’explique ici, il faut la lire, et on en reparlera…

Maintenant que tu l’as lue, tu sais donc que nous nous sommes séparés alors que j’étais dans une salle d’hôpital jouxtant la morgue, soudé par les parties à une morte, voué à l’extermination certaine par le Togo tout entier, partagé entre un suicide honorable, en me brulant la cervelle avec mon Beretta 9mm, ou la fin en douceur, en avalant un poison « aux effets mortels lénifiants » laissé à moi par le père de ma victime. Bien entendu, comme tu commences à me connaître, un Tamera, descendant d’une fière ligné d’irréductibles guerriers nawdas, ne se suicide pas. Donc, j’ai pris le choix d’armer mon pétoire, et d’attendre la morgue à l’âme (et à proximité) mes génocidaires.

 

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[1] Ethnie du nord du Togo

[2] NDA : Langue parlée par cette ethnie au nord du Togo, que le Zemidjan est certainement loin de comprendre

[3] Le deux fois cinq est un ensemble de scarification (une paire au front, deux paires sur les tempes, et deux paires sur les joues) qu’on rétrouve chez les Pedas, au sud Togo et Benin.

[4] Centre National d’instruction. Lieu où tout militaire reçoit sa formation initiale.

[5] Lire « le second mari »

Publié dans Extraits du roman

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