Chroniques de la caserne, Extraits

Publié le par Gerry

http://editions-moffi.com/tlchgmts/ouvrages/covers/thumbnails/chroniques%201_0x0.pngExtra correspondance

 

 Voila. Je suis revenu d’une séance de sport au cours de laquelle je me suis volontairement épuisé, rien que pour voir les jeunes du régiment se pâmer d’admiration pour moi. C’est bien, d’être admiré. On se sent comme un sous neuf.

Affalé dans le fauteuil, je me surprends à regarder mon pied ; le pied droit, pour être exact. Et bien que je ne me trouve pas particulièrement bien fait, là, je ne discerne aucun défaut sur cette partie de mon corps. Et c’est à ce moment précis, vas-y comprendre quelque chose, que je me dis que Dieu existe. Oui, tu vas certainement relever que découvrir l’existence de Dieu pour une affaire de pied, c’est léger - enfin, ce n’est pas le pied - mais à chacun son chemin de Damas[1].

Donc, Dieu existe. C’est bien. Je suis un peu avancé. Mais alors, s’Il existe, pourquoi y a-t-il tant de misère sur la Terre ? C’est l’œuvre de Satan. Là, c’est tante Thérèse qui répond. Elle n’est pas là, ma tante, mais c’est la réponse qu’elle ferait si elle avait été là. Je résume : Dieu existe car c’est Lui qui a forgé ce pied exceptionnel, et Il nous aurait fait don de d’autres chefs d’œuvres sensationnels si Satan ne foutait pas sa merde. Mais pourquoi le bon Dieu n’envoie-t-Il pas le mauvais Satan au diable ? D’abord parce que Satan et le diable, c’est kif-kif, et les deux ont été envoyés sur Terre pour nous éprouver : dixit tante Thérèse. 

Ok. Je crois que j’ai suffisamment fait de l’esprit pour un samedi. Il faut seulement que j’aie le courage de soulever ma carcasse pour filer sous la douche.

Mais cette question existentialiste revient, tenace comme un palu[2]. Si Dieu existait, pourquoi est-ce qu’Il ne trouverait pas un moyen pour nous marier Lui-même là haut, avant de nous parachuter en ce bas monde ? Pour Lui, ce n’est pas grand-chose : une petite ligne de code à insérer dans un programme génétique ! Et ceci nous éviterait, tu conviens avec moi, bien de soucis dans notre vie terrestre. Si chacun naissait locké sur un partenaire précis, imagine un peu le bonheur que ce serait. Plus de chagrin d’amour, plus d’infidélité, plus de divorce, nous aurons été programmés pour n’aimer qu’une seule personne et vice-versa. 

Pourquoi est-ce que mon esprit exténué s’amuse-t-il à cet exercice, n’est-ce pas ? Simplement parce que si ce binômage avait existé, moi Gray, je ne serai pas en train de fricoter avec une étudiante délurée, alors que ma fiancée que j’aime de tout mon cœur – je trouve cette expression débile, je n’ai jamais vu à quoi ressemblait mon cœur – est sur le point de quitter son boulot prometteur en Allemagne pour venir me rejoindre à Lomé.

En vérité, s’il n’avait été que question de flirt, je comprendrais, et toi aussi, je suppose – que celui qui n’a jamais péché, hein ? -  mais là, c’est que je n’arrive plus à me passer de Sardine… ne ris pas, elle s’appelle en réalité Sabine, mais moi je l’appelle Sardine, parce qu’elle est comme ce poisson ; fine et tellement moelleuse… bref, pour revenir à moi, je disais que je n’arrive plus à me passer de Sardine, tout en préparant avec Ursula, notre mariage prochain. Si je ne suis pas dans une m… profonde, dis-moi quel autre nom donner à cette situation.

Je regarde distraitement la montre murale à ma gauche. Tiens, il est midi cinquante cinq. Dans quelques minutes, Sardine sera là. On sonne. C’est elle. J’envoie mon ordonnance[3] aux nouvelles. Je suis sale comme un cochon. Elle va encore gueuler.

- Tiens, Gray, je viens de vivre une scène incroyable.

Elle se dévoile devant moi. Elle porte une jupe, enfin, une jupette bleue qui peine à couvrir son fessier. Le haut est accroché par un chemisier beige, qui fait pitié à voir tant il est tendu par une poitrine arrogante, dont on devine la fermeté par la raideur des tissus. Elle a des espadrilles au pied. J’ai la gorge en feu, et l’histoire du binômage pré-naissance me revient à l’esprit comme un cauchemar. Comment rester honnête face à une offensive pareille ?

- Tu as rencontré King Mensah[4].

Le King, c’est son idole. Elle en est amoureuse. Si je voulais l’épouser, j’aurai été peinard. Le temps qu’elle lui mette la main dessus, je lui aurai fourgué quantité de mômes dans le ventre, de quoi lui ôter toute chance d’être remarquée par son dieu.

- Non, je viens du cyber. Je suis tombé sur un site magique.

- Qui distribue des billets de banques ?

- Ne dis pas des sottises, réplique-t-elle, boudeuse. J’ai trouvé un site qui permet de communiquer avec les morts.

- Avec une webcam ? Je suis mort de rire.

- Je te jure que c’est vrai. J’ai envoyé un message à ma mère, et elle a répondu.

Sardine a perdu sa mère il y a trois ans.

- Tiens, que je dis, je ne savais pas qu’elle jouait du clavier, ta mère. Ou alors elle a pris des cours par correspondance à l’au-delà. Remarque, ils ne doivent pas être trop occupés, ceux de l’autre coté.

- Penses-en ce que tu voudras, moi je sais que j’ai demandé une information à ma mère. Elle seule pouvait l’avoir et elle me l’a communiquée. Ça se passe grâce au médium en ligne. Il prend le texte, se met en relation avec le mort et te retourne la réponse. Tout ceci en moins de deux heures.

Tout d’un coup j’ai une idée. Voici sept mois que j’essaye de me prouver que je suis en mesure de faire autre chose que de tirer au canon de 90mm[5]. Et je m’étais mis à l’écriture d’un roman dont le nombre de pages à ce jour n’a guère franchi le chiffre deux, la page de garde y compris. Je me dis donc que je vais jouer le jeu de Sardine, quitte à la confondre plus tard.

Je  bondis de mon fauteuil et vais allumer mon ordinateur.

- Très bien, que je dis à Sardine qui me suit comme une ombre, voila ce que nous allons faire. Je vais écrire une lettre que tu vas envoyer, par le truchement de ton médium, à des messieurs qui sont de l’autre coté depuis des siècles.

- Je suis d’accord, dit-elle en s’affalant dans le canapé.

Je me mets au clavier et voici la lettre que je rédige.

 

A messieurs Charles Baudelaire et Jean-Marie Arouet, alias Voltaire, écrivains résidants au quartier latin de Paris d’outre-cieux.

 

Chers messieurs,

J’ai honneur de venir respectueusement solliciter auprès de votre immortelle science, un conseil pour ma carrière d’écrivain qui peine à commencer. Je suis un jeune écrivain africain, africain de peau noire, je tiens à le préciser, car les choses ici ont bien changé depuis que vous avez quitté ce bas monde. Je ne sais pas si de votre nid haut perché vous avez pu vous-aussi vous fabriquer des télescopes qui vous permettent de voir ce qui se passe sur la Terre. Vous me verrez dans ce cas assis devant une drôle de machine, qui reproduit des mots dans cette langue qui jadis a fait votre fierté. J’espère tout du moins que vous avez entendu parler d’un certain Senghor, avec qui vous devez probablement avoir beaucoup de choses à échanger, depuis que lui aussi a franchi le Rubicon de la vie terrestre.

Ma situation, ma foi, est un peu embarrassante pour quelqu’un qui aspire à embrasser la carrière d’écrivain. Mais enfin, à quoi bon tergiverser, voici mon problème : je n’ai pas d’inspiration.

Notre littérature, voyez-vous, est née dans des conditions bien particulières : affirmation et valorisation de la culture noire, qu’on disait à l’époque. C’était, je ne sais pas si cette référence vous dit quelque chose, dans les années quarante, quand les premiers des nôtres sont sortis diplômés de vos écoles. Le défi était important, l’enjeu stratégique. Après avoir, plusieurs siècles durant, été réduits au simple rôle de bête de somme, aux facultés intellectuelles douteuses, à l’âme inexistante, nous pouvions, par l’écriture, exposer le témoignage de notre humanité, de notre universalité. Le Noir, ce soi-disant descendant de Cham, pouvait enfin accoucher sur du papier les circonvolutions de son esprit torturé. Les sujets abondaient, on les ramassait à la pelle. Nous avons trempé nos plumes dans le sang de nos frères suppliciés sur les bateaux négriers. De la misère des esclaves dans les champs de cotons, nous avons écris des hymnes à la souffrance. De l’arrogance du colon siphonnant les richesses de nos pays, nous avons écris des drames dignes d’Epicure.

Puis il y a eu les années soixante, avec les indépendances. Ô, indépendance ! mot libérateur, mot enivrant, malin mot. Vous auriez dû voir ça. Le spectacle en valait le déplacement. Encore une fois, j’espère vraiment que vous avez la technologie des télescopes. Pour faire la fête, l’Africain n’a pas son pareil. Nous avons tellement ripaillé, tellement jubilé, tellement adoré Bacchus que le temps de nous rendre compte que la fête s’éternisait, il était trop tard : notre liberté nous avait échappé des doigts. Nos propres frères, ayant pris vos habitudes soit lors de leurs études chez vous ou simplement parce que vous ayant servi ici, chez nous, fondirent sur les places laissées vacantes par votre départ et renforcèrent l’oppression. Quelqu’un ici a appelé ce phénomène : peaux noires, masques blancs. Et les lendemains nous ont vite déchantés. Et que pensez-vous que la littérature a fait ? Elle a repris du poil de la bête. De la pétarade des exécutions sommaires, de merveilleux alexandrins ont été clamés. Des romans dostoïevskiens ayant pour toile de fond le sadisme de nos leaders (Oh oui, on parle ainsi de nos jours) ont fait le tour du monde, récoltant ici et là des prix, synonymes de notre percée dans l’intelligentsia planétaire. Du soleil des indépendances, nous avions basculé à l’éclipse de la liberté, et la littérature était là, témoin privilégié de cette page sombre. Les lettres pouvaient rendre compte, au quotidien, comme vous l’aviez fait à votre époque, des dérives de nos contemporains.

Puis, au bout d’un quart de siècle de saisons giboyeuses pour l’inspiration littéraire, les vôtres ont trouvé un pernicieux moyen pour nous mettre les bâtons dans les roues : ils nous ont imposé la démocratie. Enfin, ils ont imposé ça à nos dirigeants, - parce que nous, vous vous imaginez bien qu’on ne demande jamais rien à nous autres – donc, ils ont obligés nos dirigeants à accepter la démocratie. Démocratie : du grec demos qui veut dire peuple, et cratos : pouvoir. Le pouvoir au peuple donc. Enfin, je ne vais pas vous faire un dessin, vous savez sans aucun doute de quoi il est question. Mais alors, si le peuple a le pouvoir, c’est un peu la merde, pardon – on prend de ces habitudes aujourd’hui– c’est très fâcheux pour notre littérature ! Parce que notre peuple, il souffre toujours certes, mais à qui la faute ? Les gouvernants, c’est nous qui les élisons, et s’ils ne font pas l’affaire, nous les virons par notre suffrage. Par conséquent, pour un art versé dans la victimisation de ses sujets, l’inspiration littéraire se retrouve alors en sérieuse difficulté.

C’est la raison pour laquelle je vous envoie ce billet bien audacieux. Vous, monsieur Baudelaire, vous n’avez pas votre pareil pour peindre sous un jour avenant la plus lamentable des misères, et j’ai confiance en votre verve pour éclairer mes muses. Quant à vous, monsieur Voltaire, votre réalisme m’a toujours émerveillé. En ces moments sombres pour notre littérature, je m’en remets à votre pragmatisme.

Dans l’espoir de vous lire tantôt, veuillez agréer, chers messieurs, l’expression des mes terrestres salutations.

 

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[1] Si tu connais St-Paul, tu peux lui demander.

[2] Diminutif de paludisme

[3] Militaire attaché au service personnel d’un officier

[4] Chanteur de Pop music togolais.

[5] Calibre des chars légers en services dans la plus part des armées africaines

Publié dans Extraits du roman

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