Ce que j’en pense finalement, du Kpatchagate

Publié le par Gerry

Depuis le verdict hier, j’ai reçu quelques mails, un ou deux appels, me demandant ce que je pensais de ce procès. À une de ces personnes, j’ai dit d’aller lire mon précédent billet. Il l’a lu, et est revenu me demander ce que je pensais du verdict.

En quittant mon bureau, je jette donc hâtivement ces quelques notes sur le blog, résultat de mes ruminations intellectuelles de la journée.

Ce procès me conduit à tirer trois leçons :

La première est que notre système judiciaire reste le talon d’Achille de notre démocratie en construction. Comme je le dis souvent, mes connaissances en droit se limitent à ce que j’ai appris à Saint-Cyr pour préparer ma maîtrise en droit international humanitaire. Je n’y ai pas fait de droit pénal, mais comment comprendre par exemple que deux ans durant, un collège de juges assez chevronné n’ait pas compris que la qualification de l’infraction qui autorisait la non-levée de l’immunité parlementaire n’est pas «tentative d'attentat contre la sûreté intérieure de l'Etat… », mais plutôt «  complot formé pour préparer un attentat contre la sûreté intérieure de l'Etat … ». Il a sans doute fallu que quelqu’un le souffle en plein procès, pour qu’on réalise cette volte-face irréaliste, pour requalifier l’infraction, au mépris de toute procédure. J’ai dit quoi ? Procédure ? À comprendre le président de la Cour suprême, il faudra faire du code de procédure pénale un autodafé géant et ne plus en parler. Car toutes les exceptions ont été balayées d’un revers de la main, même celle d’inconstitutionnalité qui aurait au moins valu qu’on sollicite l’arbitrage de la cour constitutionnelle.

Du coup, on tombe sur la seconde leçon du procès : C’est la disparition de l’éthique républicaine dans notre pays, remplacé par un cynisme ostentatoire. Déjà, avec l’exclusion des députés ANC du parlement, j’avais déploré cette inversion de nos valeurs. Le jugement en premier et dernier recours procède de ce cynisme. Il était possible de juger cette affaire aux assises, sur la base du complot (vu qu’on avait même des aveux, surtout au sujet de la clé USB). Après les assises, les avocats auraient pu faire appel, et l’affaire aurait été rejugée. Si la condamnation était maintenue, passer en cassation. Ceci n'aurait peut-être pas changé le verdict, mais ceci aurait sans conteste ôté cette impression tenace, au-delà du doute raisonnable, qu'on a eu durant tout le procès, que le jeu était fait depuis longtemps. La justice des hommes est certes imparfaite, mais tous les pays modernes se sont dotés de cette procédure pour s’assurer toute personne à droit à un procès équitable. La règle en matière judiciaire n’est-elle pas la liberté, et la privation de liberté, l’exception ? Je ne comprends pas. Alors qu’on avait la latitude de faire les choses dans les règles de l’art et aboutir aux mêmes résultats ( il faut dire que je ne sais pas si les accusés sont coupables ou non, je n’en sais rien, et n’en saurais sans doute rien, pour mon plus grand bien). Je ne sais pas vous, mais le plus dur à encaisser pour moi reste ce procès en premier et dernier recours. Je ne sais pas si les textes autorisent le juge instructeur à choisir ainsi arbitrairement devant quelle juridiction où faire juger des inculpés ou pas, mais moralement, cela ne respecte pas les valeurs de nos sociétés modernes bâties sur les droits de l’homme et le respect de la personne humaine.  J’ai même la chair de poule rien qu’en y pensant. On vous ôte tout droit à l’espoir.

Et c’est là la troisième leçon de ce procès, c’est qu’il soulève plus de problèmes qu’il n’en résoud. D’abord parce que par une programmation du plus mauvais des goûts, quelqu’un a pensé à organiser le procès pendant les auditions de la CVJR. Si on voulait capoter ces audiences, on ne pouvait pas mieux faire. D’ailleurs, le principal accusé dans cette affaire a eu un éclair de génie, en demandant publiquement au peuple togolais, et à sa famille de le pardonner. C’est un coup de communication qui va laisser des traces profondes dans l’imaginaire collectif, car en Afrique, la magnanimité reste une des valeurs fondatrices de la communauté. Dans des sociétés traditionnelles (kabyè et  losso, que je connais) il n’y avait pas de prison, pour la simple raison que lorsqu’un différend surgissait entre deux personnes, les sages intervenaient pour demander à l’offenseur de demander pardon à l’offensé. Puis la réconciliation s’achevait par des libations et des sacrifices aux mânes des ancêtres, qui ont été perturbés par l’apparition de l’inimitié, et qui ont intercédé pour le maintien de la cohésion du groupe. Le président Eyadema usait d’ailleurs de cette arme de mansuétude comme d’un puissant levier politique, ce qui lui a permis de retourner souvent ses plus farouches adversaires. Je l’avais dit dans mon précédent billet, ce procès pourrait aboutir à un traité de Versailles, ou celui de Westphalie. Il m’est avis qu’on s’achemine vers celui de Versailles. En 1919, à la sortie de la Grande Guerre, les vainqueurs, avec la France en tête, imposèrent à l’Allemagne un diktat draconien. Les Allemands, au lieu de comprendre qu’ils avaient été à l’origine des maux de l’Europe et faire acte de contrition, ne supportèrent pas l’arrogance du vainqueur et prirent fait et cause pour un caporal bohémien. La suite, on la connait. J’ai peur pour mon pays.

Nous ne sortirons de cette situation que de deux façons. Soit par une solution politique, ou corporatiste. La solution politique consistera à avoir une réelle volonté de réformer notre justice, en poussant les juges à dire le droit comme ils savent bien le faire. Cette solution peut venir de l'exécutif, ou du législatif, qui contrôle aussi l'action de la justice. La seconde viendrait d’une révolution du pouvoir judiciaire. Les médecins et les étudiants l’ont déjà démontré, s’ils se décident à parler d’une seule voix, on sera obligé de les écouter et de les fiche en paix. Un seul juge qui se révolte peut être muté, retardé, voir reformé, mais si tout l’appareil judiciaire crie indépendance, elle l'aura. Jacques Chirac aurait dit que l’Afrique n’était pas mure pour la démocratie, l’apathie de certaines institutions clés du jeu démocratiques tend à lui donner raison.

Mais ne nous trompons pas. Dans cette affaire, une grâce présidentielle ne résoudrait pas le problème. Le verdict a semble-t-ilf fait exploser l’hostilité qui couvait depuis longtemps. Le déballage va laisser des traces, difficiles à effacer. Et comme ce vieux Sénèque le disait, à juste titre d’ailleurs. «  C’est quand il n’y a plus d’espoir, qu’on ne désespère plus de rien ». J'ai peur pour ce pays.

Je conserve cependant une seule certitude, avant de fermer ce billet. Plaise à Dieu tout puissant d’épargner ma famille, une telle souffrance, où le frère condamne le frère, où la sœur colporte contre la mère, où le cousin en veut à mort à sa nièce.. Puisse le Seigneur m’épargner cette épreuve. Amen.

Publié dans Inspirations

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ATCHOLI Rémy 30/03/2012 19:19


Après vous avoir écouté sur l'une des radio privée de la place hier midi, "fréquence actu" je crois bien, je ne perds pas le temps à vous apporter tout mon soutien. La preuve, dès hier soir, je
me suis inscrit comme adhérent à partir de votre site Je ne suis rien je n'ai rien mais je  fais partie de la grande masse silencieuse au nom de laquelle les politiciens togolais disent
parler mais sans jamais rien dire de bon. N'étant guidé uniquement que par des intérêts personnels et égoïstes. Que Dieu tout puissant guide votre action afin de libérer notre pays un jour.
Courage et Courage. Rassurez vous que nous ferons ce que nous pourrons pour apporter notre modeste contibution quant à la mobilisation des autres sans voix à votre cause. Vive le NET

rado ceramica 21/12/2011 09:19


Si vous n'avez rien, souvenez-vous, vous devez avoir une croyance.

monster headphones 21/12/2011 08:39


Si vous n'avez rien, souvenez-vous, vous devez avoir une croyance.