A Assigamé*, j'ai vu la vie défiler

Publié le par Gerry

Une expérience existentialiste que j'ai faite là. J'étais là au grand marché, à attendre je-ne-veux-pas-dire-de-quoi-il-s'agissait. J'avais vingt minutes à bruler devant un magasin. Mais n'ayant pas que le temps à bruler, un peu de graisse par ici, un bout de mélanine à cramoisir par là, j'ai fini par me livrer à l'observation de cette vie grouillante qui s'agitait autour de moi, au rythme des grelots, des klaxons, des chamailleries, et de l'appel du muezzin, quelque part en fond sonore.
Et là, subitement, parce que je n'observais rien de particulier, je l'ai vu; l'homme du marché.
Je l'ai vu dans le ventre de cette femme imposante, la main sur la hanche, qui difficilement quitte son étal pour filer au petit coin, en demandant à la voisine de garder un oeil au cas où.
Je l'ai vu, babillant sur le dos de la femme portefaix. Il a quelques mois, de la morve au nez, un morceau de plastique d'une lointaine sucette coicé entre ses lèvres. Sa tête est secouée sans cesse par le grands sac contenant des chausures d'occasion que maman a sur la tête, mais déja, il a dans les yeux cette résignation qui ne le quittera plus.
Je l'ai vu à neuf ans, avec des sacs en plastique dans la main, une dizaine. Il ne crie pas à la vollée. Il ne vend presque pas. Il se promène, attends de se faire interpeller. Il pique, quand c'est possible, un beignet sur l'étalage d'une gamine de son age. Deux sandales de couleurs différentes aux pieds, il avance, telle une gazelle dans sa savane natale: insouciant, repus de cette vie chamarrée.
Il est repassé devant moi, une dizaine de jeans sur l'épaule. Il a dix sept ans. Il est tout en muscles, pas musclés, mais du muscle comme des lianes sur du granit, le visage vérolé. On s'apperçoit qu'il s'y connait en femmes. Il a cette façon de les regarder quand elles passent, genre le type qui a passé que l'oral de l'examen. Il n'a pas eu l'occasion de traiter le sujet. Je l'imagine la nuit, rasant les murs de ces lieux où les femmes dans un feulement évanoui se donnent à des inconnus, moyennant quelques pièces de monnaie hativement glissées sous la natte. Maladroit, il se fait guider, jusqu'au méat qu'il laboure en poussant des cris rauques, sous les "chuts!" des autres compagnons de rut. La femme reste pour lui un mystère, un sujet de philosophie qu'il n'ose aborder, de peur d'abonder dans les sens des hommes qui bordent ce marché bondé.
L'homme du marché, je l'ai vu, la quarantaine passée, les tempes grisonnantes, savourant le thé à l'ombre de son étal de chemises made in china. Il a dans son regard, l'expression de déja vu. Sa vie, il a l'impression de la vivre à répétition. Dans son air faussement grave, se retrouve cette vieille enfance qu'il n'a jamais quittée. Son affaire est prospère. De son étal, il distribue des petits paquets de chemises aux jeunes qui repartent à la criée.
Je croyais le laisser là, l'homme du marché, mais en quittant mon magazin, je l'ai encore vu, avachi telle une algue marine au pied d'un mur. Couché à même le sol, sur des cartons de téléviseurs chinois. L'oeil torve, les narines pincées, il crachait ses boyaux sous une toux inextinguible. Quelques mouches, fidèles associées de son iliade géolocalisé, accompagnaient son cortège funèbrisant en dansant la gigue au-dessus de sa tête.
Nos regards se sont croisés, et il m'a fait un clin d'oeil, l'homme du marché. Je me suis senti honteux, mais lui s'en foutait. Aujour'hui, demain, dans quelque jours, il sera de nouveau dans le ventre gorgé de placenta d'une femme qu'il aurait ensemencé, lui, l'homme du marché: vie cyclique, sysiphique, où la notion d'existence est une hérésie. Hola! que voila le faux de l'inquisition.
Je me suis retrouvé, sans savoir pourquoi, à envier cette existence, faite de lendemains qui meurent faute d'avoir été conçus. Dieu, ce que ça fout les jetons de savoir qu'on à 34 piges, qu'il nous en reste peut être moins à vivre, et que le christianisme, si Jésus s'est trompé, ça va être la merde après, et que même s'il ne s'est pas gourré, vivre l'éternité assis pas trop loin de Dieu le père, tu parles d'un avénir
. Ce le fout mal, et qu'on le veuille ou non, on y pense parfois, on est angoissé par cette histoire qui fait que finalement, et bien, on passe à coté de la vie que vit l'homme du marché. L'angoisse, l'angoisse existentielle, qu'ils appellent ça.
Et l'autre con qui fait des clins d'oeils parce qu'il s'en fout de ma vie que je veux forcément voir à l'écran, au lieu d'être à sa place, sur scène, dans l'oeil de la camera. Si seulement j'avais réfusé d'écouter toutes ces conneries à la descartes, quel acteur aurai-je été alors!


*Assigamé est le plus grand marché de Lomé, situé dans le quartier d'Adawlato. On le connait à lomé sous le nom de grand marché.

Publié dans Inspirations

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Passassim+ATADE+NANGUIT 05/06/2009 18:36

Très beau billet. Je me suis retrouvé à Assigamé sous l'angle de ta plume

Corn-Flakes 02/05/2009 23:05

Belle histoire qui se lit facilement. Fais juste attention, il y a pas mal de petites fautes (pièces de monnaient...). Bonne continuation. :)

Gerry 02/05/2009 23:16


Je suis incorrigible. Il faut que je retouche un billet mille fois, et même après. Quand je pense qu'il fut un temps j'étais supposé être un crac en dictée. Le clavier tue l'ortho.
Merci