27 avril, morceaux choisis

Publié le par Gerry

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Je viens d’achever la lecture de deux livres forts instructifs sur l’histoire togolaise. Je l’ai dit dans le précédent billet, il s’agit du « roman de l’indépendance » d’Atutsè  Agbobli, et de «  Babaka Birrégah Maloba, chef supérieur des lossos, l’homme et son action », de Rigobert Koujoulna M’Gboouna. Puis j’ai pioché quelques articles ici et là sur internet, sur notre histoire commune, en plus d’un siècle.

J’ai passé la journée du 27 de la plus belle des manières. Revenu tard d’une escapade nocturne, j’ai réussi à déjouer Arlène qui tenait à suivre le défilé, pour me réfugier dans la chambre où je me suis replongé dans l’histoire de notre pays ; cette histoire palpitante de notre indépendance. Ah !, toutes ces empoignes ; verbales et séditieuses, ces revendications et confiscations, ces appropriations et excommunications, pour un bout d’histoire, qui chaque année, tient en haleine tout un pays pendant un mois.

Retour sur quelques morceaux choisis des réflexions que j’ai ruminées toute cette semaine.

 

Une lutte sans odeur de cordite :

Cette petite réalité frappe l’esprit et gène, dérange. Pour notre indépendance, nous aurions lutté sans livrer bataille. En effet, dans la zone de responsabilité francophone (AOF, AEF, territoires sous tutelle et Maghreb), seuls l’Algérie et le Cameroun ont osé une lutte armée contre le colon. La guerre d’Algérie, tout le monde connait, inutile de revenir dessus. La lute de l’UPC (Union des Peuples du Cameroun) avec à sa tête Ruben Um Nyobé, un être exceptionnel, charismatique et très nationaliste est passée à la trappe de l’histoire. Ruben Nyobé a lutté contre les Français, dans les forets du sud-ouest camerounais où l’armée française d’abord, et plus tard la jeune armée camerounaise, aurait fait plus de 20 mille morts dans la population civile. Guerre oubliée certes, mais jamais été reniée par ceux qui l’ont mené. Depuis la célébration du cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun, le sujet est de nouveau d’actualité.

Les Camerounais et les Algériens ont ainsi lutté pour leur indépendance, même si au Cameroun, ce sont plutôt les partisans du Oui au référendum de 1958 (Ahidjo) qui viendront au pouvoir. A Lomé, la seule manifestation populaire enregistrée dans les annales de l’histoire, comme mouvement majeur de révolte contre le colonisateur, est celle de mars 1933… contre l’augmentation des taxes. (le mémorandum des notables de 1919 reste plutôt anecdotique). Je me suis toujours demandé si les Français s’étaient opposés à notre indépendance, avions-nous les moyens de les contraindre par la force à rentrer chez eux. Dans l’état actuel de mes recherches sur le sujet, je n’ai rien trouvé allant dans ce sens. Peut-être que mes lecteurs éclaireront ma lanterne.

La conclusion est donc simple : Lutte sans odeur de poudre. Bien entendu, ceci n’enlève aucun mérite à ceux qui se sont engagés dans cette bataille, et qui ont parfois payé de leur liberté (prison, privation des droits…) ou de leur vie (ils sont peu connus, hélas !). Comme Sun Zu, le stratège chinois,  le dit si bien, « le bon chef militaire est celui qui arrive à prendre la citadelle ennemie sans tirer un seul coup de feu »

 

Qui est le père de l’indépendance ?

D’après A. Agbobli dans sa biographie de Sylvanus Olympio, aux élections législatives de 1958, le leader charismatique du CUT avait perdu ses droits civiques et n’avait pas pu se présenter sur les listes de son parti. Ce sont donc les autres compagnons de lutte qui vont battre campagne pour arracher la très large victoire du CUT –JUVENTO contre le PTP-UCPN. Le tout dernier livre apporte cependant d’autres éclairages troublants :

S’il fallait suivre la démonstration de Agbobli, je serais tenté d’accorder la paternité de l’indépendance togolaise à…un Chinois. En effet, ce serait l’ambassadeur de Chine à l’ONU Liu Chien qui, le premier, aurait demandé aux leaders du CUT venus plaider au siège de l’organisation la constitution d’un Eweland, de réclamer plutôt l’indépendance du Togoland, attendu que les Ewé se retrouvaient dans les deux parties partitionnées du Togo allemand.

Toujours selon les révélations d’Agbobli, on pourrait même apporter à… N’krumah ( je sais, c’est gros, mais j’explique) la paternité de l’indépendance du Togo. En effet, à partir de 1955, lorsque les Anglais mettent en place un planning de leur retrait progressif des affaires ghanéennes et l’accès à l’indépendance de ce pays, N’Krumah annonce son intention d’annexer le Togo britannique au Ghana avant la proclamation de l’indépendance. Ce qu’il réalise en 1956, lors d’un référendum au cours duquel les nationalistes togolais dénonceront le caractère biaisé des questions du scrutin. Toujours est-il que le Ghana devenu indépendant, la France s’engage dans une course effrénée pour doter le Togo d’institutions locales autonomes, pour éviter ainsi une tentative d’unification du reste de Togoland avec le Ghana indépendant. Ce qui aurait été une honte suprême.  Nkrumah, par le truchement des Anglais, aurait incontestablement accéléré le processus d’indépendance du Togo.

Alors, qui est le père de l’intendance togolaise ? Sylvanus Olympio, sans aucun doute, parce qu’il a été le plus charismatique d’un courant qui voulait l’indépendance tout de suite, le courant dit des nationalistes. Il a fait preuve de pugnacité et d’intelligence là où ses confrères africains n’osaient lever le petit doigt, englués par leur assujettissement à la communauté française. Fin économiste, il avait une vision avant-gardiste de sujets qui, 50 ans après, n’ont toujours pas été abordés par les dirigeants africains. Il avait aussi plusieurs défauts, que ses compagnons de lutte vont subir juste après son accession au pouvoir, mais respectueux de la mémoire de ceux qui ne sont plus, je m’interdis de les relever ici.

L’autre réalité, qu’il serait injuste de ne pas soulever ici, est que de tous ces leaders qui se proclament libérateurs de leurs pays respectifs aujourd’hui, aucun n’avait les moyens coercitifs suffisants pour briser le joug colonial, militairement, ou par la pression sociale. Ça aussi, c’est un fait.

 

L’Allemand mieux que le Français ?

Autre idée reçue, trainée depuis l’enfance, et qu’on écoute encore ressasser par des jeunes de 20 ans dans les rues de Lomé. Ah, si les Allemands étaient restés, nous aurions été mieux lotis. Eux, ils développaient le pays. D’ailleurs, du temps des Allemands, le Togo n’était-il pas une « muster kolonie » ? Oui, sans aucun doute, car si en 1907 le Togo fut qualifié de colonie modèle, c’est justement parce qu’elle venait d’équilibrer son budget, ce qui, en des termes plus clairs, signifiait que les Allemands tiraient de la petite colonie, par le concours des travaux forcés, beaucoup plus de bénéfices qu’ils n’en obtenaient au Cameroun, au sud-ouest Africain, au Ruanda-Unandi ou en Afrique-Orientale Allemande. D’abord, je dois dire qu’une comparaison de deux modèles d’assujettissement me parait éhontée et affligeante. Un joug est un joug. Ensuite, un autre détail dont on ne parle jamais suffisamment, mais que j’ai découvert dans le livre sur M Birregah, est qu’à l’époque aussi, on appelait le Togo « le pays des 50 coups »,. Les Allemands étaient en effet très friands des châtiments corporels. La « dose » courante, pour tous types de fautes (qui pouvaient aller d’un simple retard à l’appel au refus d’aller à la corvée) était de 50 coups de fouet, dont le dernier, plus spectaculaire, était dédié au kaiser (ein fur Kaiser). Il est indéniable que les Allemands, cruels et durs à la tâche, ont laissé de leur passage, qui fut court, des réalisations plus visibles que celles des Français en 40 ans. Mais les Togolais, surtout ceux qui ont travaillé dans des conditions extrêmes, souvent sans salaire, à construire routes, chemin de fer et usines ne seront sans doute pas du même avis que nous autres aujourd’hui. Mais où je trouve qu’il est scandaleux de jeter des fleurs aux allemands, c’est dans le domaine de l’éducation. En effet, ayant compris la colonisation comme une exploitation à outrance des territoires soumis, le colon allemand n’en avait que faire de l’éducation des Togolais. Il semblerait d’ailleurs qu’ils considéraient au départ que les nègres n’étaient pas assez dignes de parler leur langue, aussi laisseront-ils la charge de l’école aux missions, où l’enseignement de l’Ewe était largement encouragé (avant 1905 et la germanisation de l’école, sous la menace de l’anglicisation). Les Allemands d’ailleurs considéraient que le cours élémentaire était suffisant pour les Togolais (en plus des cours professionnels), et c’est même avec réticence qu’ils mettront en place un cours complémentaire à Lomé en 1911 (contre 3 pour les missions) presque tous entre Lomé et Anecho, (il n’eut par de cours complémentaire au nord, le cours élémentaire de Sodoké fut construit en 1911). Les Togolais qui voulaient que leur progéniture fasse de plus longues études les envoyaient au Gold Coast, où le système était plus ouvert. Ce que firent les cabocères de Lomé et d’Aneho, riches planteurs ou commerçants (y compris des esclaves, il faut le dire quand même). Les français, avec leur théorie de trois C (coloniser, christianiser, civiliser) mettront plus de cœur à la scolarisation des togolais, même si comme les Allemands, ils imposeront le français dans leurs écoles. Le cours complémentaire crée par le gouverneur Bonnecarrère en 1922 ouvrira définitivement des portes du lycée (surtout Faidherbe à Dakar) et de l’université aux Togolais. Et l’octroi de la bourse aux plus méritants permettra aux élèves non issus de familles aisées du littoral togolais (Anani Santos, André Akakpo et Nicolas Grunitzky en 1927,) de poursuivre des études en France. Les élèves du nord accéderont au cours complémentaire à partir de 1930 - le Bassar Honoré Tchakorom en 1930, l’année suivante Mani Gnofam (également Bassar) et le Tchokossi Namoro Karamoko. Encore un Bassar, Gbati Djéri, en 1937, puis en 1938 le Kotokoli Fousséni Mama. En 1940, c’est le Losso Léonard Ywassa, le Kabyè Antoine Méatchi et le Kotokoli Adam Kérim, -  

C’est le début de l’école républicaine, qui me permet aujourd’hui d’avoir une excellente instruction, bien qu’étant issu d’une famille modeste.

 

Un nord profrançais et un sud nationaliste ?

Je ne vois pas ce qui permet de le croire. Déjà en 1956, au référendum ayant débouché sur la République Autonome du Togo, les Togolais dans leur majorité ont voté pour la fin de la tutelle (plus de 80%). D’après Gogwin Tete-Adjalogo, dans « Sylvanus Olympio, père de la nation togolaise », les résultats par région de ce scrutin ont donné les chiffres suivants : Au nord, 84% de la population votent l’autonomie, et au sud, 67% se déclarent favorable à la fin de la tutelle (il faut noter que les nationalistes avaient appelé au boycott). Cependant, ce vote sera rejeté (sans doute à raison) par les nationalistes qui dénoncent des fraudes, et l’ONU qui doute de sa transparence. Aux législatives de 1958, le CUT rafle 61% des voix avec 29 députés sur 46 (contre 3 pour le PTP et 10 pour l’UCPN), mais la donne la plus importante, c’est que le CUT écrase ses adversaires dans les bastions au NORD. Ils font carton plein en pays Moba-Gurma, en pays bassar et Kokokoli. Les quelques régions homogènes qui lui échappent restent le pays Kabyè où le Benoit Palanga et Antoine Méatchi ont des avances confortables, le pays losso et le pays konkomba.  Alors, faire passer le nord comme le fief des proFrançais est un déni de l’histoire. D’abord parce que d’après mes connaissances, il n’a jamais existé au Togo de leader politique qui ait souhaité le maintien définitif du joug colonialiste (les résultats du référendum de 1958 l’attestent) et qu’ensuite, le nord a fait preuve, sur les deux consultations, d’un attachement à l’indépendance aussi déterminé que dans plusieurs régions au sud.

Par ailleurs, les populations du nord ont opposé à la pénétration des Allemands une résistance qui ne leur a pas aidé à avoir leur estime (ils ont récolté le prix de cette bravade dans les travaux forcés particulièrement ciblés aux ethnies qui leur avait le plus résisté). A plusieurs reprises, alors que le colon pensait avoir pacifié le pays, c’est encore ces populations (révoltes de 1880, 1892 et  1957, en pays kabyè et tchokossi) qui se montreront les plus rétives au joug colonial, et qui subiront des représailles impitoyables.

 

Quatre bustes sur la place de l’indépendance.

Autre chose qu’on lit dans ce livre à titre posthume d’A. Agbobli, c’est que le monument de l’indépendance a été construit par un Français, assisté à sa tâche par le talentueux Paul Ayhi, concepteur du drapeau togolais. C’est sur un tel détail qu’apparait toute l’absurdité de notre condition. Ne maitrisant pas le génie scientifique, nous sommes condamnés à faire appel à l’extérieur pour nous réaliser. Comment parler de nationalisme dans ces conditions ? C’est ainsi que les néo-nationalistes, pour nous expliquer comment le pays s’est arrêté depuis 1963, soutiennent qu’Olympio voulait sortir le pays de la zone franc, pour frapper une monnaie nationale arrimée au Deutsch mark. Si c’est ça, le nationalisme, quitter une domination pour une autre : très peu pour moi. J’ai cependant, en lisant le livre de Godwin Tete, apprécié une chose : sa remise en cause complète des frontières artificielles héritées de la colonisation, et une construction africaine (géographie et politique) basée sur nos réalités. Mais bon, tout ceci est bien sans compter sur les égos démesurés des leaders africains. Autrement, dénoncer la colonisation, et revendiquer des territoires issus du partage de l’Afrique à Berlin, il y a quelque chose d’incohérent.

Bref, les bustes, fallait-il les garder à la place de l’indépendance ou pas ? Non, bien sûr. Pour deux raisons à mon avis bien simples. La première est que si on commence à garnir la place de l’indépendance de buste d’anciens présidents, dans un siècle, il n’y aurait plus que des bustes sur la place, ce qui ne serait ni gracieux, ni pratique.  La seconde raison, est que sur cette place, une consultation populaire (ou parlementaire, il va falloir qu’ils se mettent à bosser un peu, nos députés) peut dégager les noms de quelques pères de l’indépendance togolaise (c’est inique de ne désigner que Sylvanus Olympio, au grand dam des Sanvi de Tové, des Pa de Souza, des Santos, et surtout d’un Aithson remuant et déterminant) qui ont été très actifs. C’est aussi erreur de se refuser à placer les « progressistes » dans la liste des pères de l’indépendance, car à suivre cette logique, les Houphouët, les Senghor et autres leaders de l’indépendance progressive ne mériterait aucune place dans le panthéon de leur pays. Ce qui n’est nullement le cas. Donc, quelques figures, dégagées après consultation populaire, pour figurer ad vitam aeternam au panthéon de la république que constitue cette place de l’indépendance (entre temps, il faut dire au responsable de l’endroit que l’intérêt d’une telle place est qu’elle soit accessible au public. Autrement, fermer les grilles et en interdire l’accès, c’est refuser au peuple l’hostie de la république)

Quant aux bustes, je suis d’avis comme les autres, qu’ils peuvent trouver une belle place au musée, à la Bibliothèque nationale, ou à l’entrée de la présidence. Avec le nombre de carrefours dégarnis qu’on a à Lomé, ce n’est pas les idées d’endroits qui manquent.

 

Quand on crie indépendance, l’écho répond réconciliation ? Non, division.

Les Togolais ont encore commémoré cette journée exceptionnelle dans la division. Rien de grave à cela. Il y a encore des gens assez particuliers dans ce pays pour se retrouver sous des étiquettes de nationalistes, de progressistes, et d’autres épithètes que je ne saurais dire. Seulement, pendant que tous ces courants s’entredéchirent, l’histoire avance. Ceux qui ont connu l’époque de l’Ablodé ont plus de soixante ans aujourd’hui. Les enfants nés après la conférence nationale ont vingt ans. L’histoire poursuit son chemin, et les besoins ne sont plus les mêmes. La mondialisation est là. Aujourd’hui, les nations se dépouillent elles-mêmes d’une partie de leur souveraineté pour s’engager dans l’aventure communautaire. Que deviendrons-nous demain sans la CEDEAO et la libre circulation des personnes et des biens ? Le grand capital est là, avec ses économies imbriquées. Les dynasties du golfe persiques détiennent plus de 25% de l’économie américaine, pendant que l’Afrique continue à représenter 2% des échanges commerciaux au monde. Les jeunes Africains, après cinquante ans d’indépendance, fuient en masse leur pays pourtant libérés du joug colonial pour aller travailler (parfois comme des esclaves) en occident, chez l’ancien colon, et ceci de leur plein gré.

Le monde change, évolue. Il y a un besoin d’adaptation. Le cri de ralliement demain, ne sera plus Ablodé (liberté), mais sans doute Agbé (la vie) car les Togolais, de toutes les origines, du nord comme du sud, aspirent à une vie meilleure, calquée sur les canaux internationaux (plus de liberté, plus de justice, plus d’emploi, plus de santé, plus de loisirs, plus de sécurité…)

Le monde s’effondre, un autre se construit, au même endroit, où la vie doit être meilleure. C’est le prix à payer pour demain, pouvoir regarder nos enfants dans le blanc des yeux, avec la fierté d’une mission accomplie. Pour le Togo.

Publié dans Info togolaises

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