Carnets du CNEC III

Publié le par Taméra

ecriture-spontanee-copie.jpg
"Carnets du CNEC est une nouvelle que j'ai écrite à la suite de mon stage au Centre National d'Entraînement Commando (CNEC) à Mont-Louis et à Collioure. Depuis, je pense à écrire d'autres nouvelles portant sur le même thème, mais le temps me fait défaut. Je la laisse donc libre de droit, à déguster par ceux qui sont intérêssés. Bonne lecture."

Carnets du Cnec: Part III


Dimanche 24 mai : 22h 10

Demain nous partons en raid. C'est la synthèse. Durant quatre jours, nous allons parcourir plus d'une centaine de kilomètres, marchant la nuit et nous cachant le jour. Nous allons mettre en oeuvre toutes les techniques commando que nous avons apprises ici en trois semaines. Je crois que je vais mettre en veilleuse ce journal durant cette semaine là. Il me faut de la concentration durant cette dernière phase car une erreur est vite arrivée. Rater son brevet si proche de la fin serait trop stupide, surtout qu'aux écoles, son obtention, avec l'aptitude instructeur, peut propulser un élève loin devant dans le classement. Bien entendu, l'effet contraire est carrément désastreux.

J'ai passé un week-end de rêve. C'est peut être fou à dire mais nous avons fait du vélo à quatre, dimanche matin. Nous ne l'avions jamais fait auparavant. Ma soeur cadette, Carine, qui a quitté Bordeaux pour nous rejoindre depuis samedi soir, m'a demandé si je ne pensais pas qu'elle devait faire un stage au CNEC elle aussi, pour bénéficier de tous les égards que notre père m'entoure. Après la randonnée sur des vélos que nous avons loués à FONT-ROMEU, nous avons pique-niqué dans une vallée douce, à l'ombre du Cambre d'Aze. Maman était tellement émue qu'à un moment, n'en pouvant plus, elle s'est mise à pleurer. Papa l'a prise par le bras et ils se sont éloignés. Nous sommes restés Carine et moi près du ruisseau, alors que nos parents, deux cent mètres plus loin, étaient engagés dans une discussion sans fin. Quand ils sont revenus une demi-heure plus tard, ils étaient gais comme des pinsons, et papa nous a appris une série de jeux que nous ne connaissions pas. Nous avons été surpris par la tombée de la nuit. J'ai failli être en retard pour le rassemblement qui avait lieu à 19 heures. A 19 ans, je viens de redécouvrir une famille. Ils sont tout ce que j'ai de plus cher et alors que mes paupières s'alourdissent, je songe à ce que je pourrai faire pour nous rendre plus heureux.

Je vais dormir, parce que je n'en aurai plus l'occasion avant un certain nombre de jours. Samedi prochain, je pourrai dans le bus qui nous ramènera vers Coetquidan rapporter tout ce que j'aurai vécu durant ces cinq passionnants jours. Ils ne peuvent qu'être passionnants, puis qu'il sera là, à mes cotés.

 


Ici s'arrête le journal de Vincent Sérigné. Il ne l'a plus jamais repris. Je l'ai retrouvé grâce à Mme Sérigné, qui s'est donnée la peine de fouiller dans les affaires de son fils.

La suite, je suis allé la chercher dans un livre paru il y a environ deux mois aux éditions Fayard et intitulé : Familles et professions. Son auteur, Adrien Hamon, jeune anthropologiste rattaché au CNRS, raconte comment, pour déterminer les mécanismes de communication qui naissent au sein d'une famille dont l’un des parents, pour des raisons professionnelles, est amené à avoir des rapports de service avec un de ses enfants, il a du suivre trois spécialistes dans des domaines qui selon ses propres critères, requièrent un maximum d'objectivité. Il s'agit de la magistrature, de la médecine, et de l'armée. Pour la première profession, il choisit d'étudier le cas d'une famille dont le père, juge, préside un procès pour homicide dont l'accusé est défendu par son fils aîné. Chez les médecins, il s'agit d'un éminent médecin légiste qui doit faire une autopsie sur le cadavre d'un homme décédé au cours d’une intervention chirurgicale de son fils. L'étude menée au sein de l'armée est celle qui nous intéresse. Mon but ici n'est pas d'expliquer les voies tortueuses que prit ce jeune homme, du reste bourré de talents, pour parvenir à ses fins, toujours est-il qu'il réussit à convaincre les autorités militaires à affecter au Centre National d'Entraînement Commando de Mont Louis (le plus éprouvant de centres de formation militaire) un ancien instructeur dont le fils justement postulait pour le brevet de moniteur commando. Dans la foulée, il s'arrangea pour faire son service militaire, et usant toujours de ses relations, il se retrouva dans la même brigade que le jeune saint-cyrien, pour un entraînement encadré par le père de ce dernier. Je ne vais pas reprendre tout l'extrait de l'ouvrage racontant ce que M Hamon lui-même appelle son immersion dans le sanctuaire du don de soi. Ce sur quoi je porte mon intérêt, et vous aussi je suppose, c'est ce qui a pu bien se passer lors du raid, pourquoi Vincent n'a jamais repris son journal. La réponse est dans ce livre. Allons à sa découverte.

 

 

Professionnel et père.

 

Nous avons entamé le raid très tôt dans la matinée du lundi 25 mai, sous une pluie battante. Logiquement, ceci aurait dû nous plonger dans une sombre humeur. Au contraire, ce temps procurait aux élèves un enthousiasme que je peinais un peu à comprendre. Leur attitude était conduite par cette sorte de masochisme qui se retrouve dans les corps d'élite, où l'émulation se mesure à la pénibilité des épreuves.

J'avais été moyennement surpris par la décision du jeune Sérigné de suspendre la rédaction de son journal. J'avais compris qu'il préférait continuer à s'enivrer du bonheur de partager la compagnie de son père. Comme cette attitude allait dans le sens de mon enquête, je ne pouvais que m'en réjouir.

De mon côté, bien que je fusse largement satisfait des résultats auxquels j'étais arrivé, résultats qui corroboraient une partie de mes hypothèses, je commençais à regretter l'absence d'un événement capable de mettre en branle les passions que j'avais, grâce à mon action, contribué à soulever. Comment le lieutenant Sérigné, avec tout son professionnalisme, son sens du devoir, réagirait-il si son fils venait à être impliqué dans un incident où l'obtention du brevet lui était compromise ? J'ai souhaité avec un acharnement qui peut paraître surprenant cet incident capable de donner toute sa quintessence à mon livre. J'ai passé des journées exténuantes à suivre pas à pas les faits et gestes de Vincent, à surveiller le regard de son père. J'étais, maintenant que j'y pense, si transfiguré par la quête forcenée de ce que j'appelais alors la « petite cerise » que je ne sentais littéralement plus mes courbatures.

Jeudi, la veille de la fin du raid, nous surprit sans que rien de particulier ne vienne perturber le rythme soutenu de notre progression. Père et fils continuaient à évoluer dans cette subtile complicité que je me surpris à leur envier secrètement. Nous avions toute la journée durant changé d'itinéraire à plusieurs reprises, pour éviter d'être décelés par les marsouins du 21eme RIMa [1] qui nous traquaient sans cesse depuis notre départ de Mont Louis. Nous avions passé l'après-midi en bivouac dans les profondeurs d'une forêt dont j'ignore le nom. Et quand nous avions repris la marche à 21 heures, il ne nous restait plus qu’un obstacle à franchir, rien de bien particulier : une falaise à descendre en rappel (...)

J'ai toujours considéré les gens qui croient à la prémonition comme des individus excessivement crédules, superstitieux, prompts à prendre leur rêve pour de la réalité. Cette attitude ne m’a pourtant pas empêché d’avoir, alors que nous nous approchions de cette paroi que nous allions dans quelques instants descendre, une vision fulgurante. Je n'arrive pas à expliquer comment une chose pareille m'est arrivée, et il est même possible qu’il s’agisse plutôt d’un pur produit de mon imagination. Il n’en reste pas moins que les évènements que nous allions vivre durant les dix minutes suivantes me sont apparus avec toute la violence d'une illumination, avec des zones d'ombre certes, des imprécisions, mais j'ai su à ce moment précis ce qui allait arriver. Je me suis rapproché de Vincent.

La quasi-totalité de la brigade était déjà en bas, et il ne restait plus que quatre personnes sur le rocher : Vincent, de Soubière, le lieutenant et moi. Sérigné, dans un geste qui traduisait tout le relâchement qu'il s'accordait vis-à-vis de son fils, donna une tape légère sur l'épaule de ce dernier et dit :

- Tu y vas, Vincent ?

Le garçon ne répondit pas mais se mit en place. Il passa les deux cordes dans le 8 de son descendeur et prononça la phrase réglementaire.

- Assureur prêt ? Demanda-t-il à de Soubière qui l'assurait.

- Départ, répondit celui-ci.

- Parti.

J'avais la gorge nouée. Je jetai un coup d'oeil à ma montre, il était une heure du matin. Dans quatre heures, tout sera fini.

Vincent prit une longue impulsion sur ses jambes, et glissa dans le vide. Je regardai le père. Dans ses yeux, une flamme de fierté luisait faiblement dans la nuit sans étoiles. J'attendais ; le cœur battant la chamade.

La corde de rappel continua à se dérouler, tendue par le poids de l'élève qui descendait assez rapidement. Personne ne parlait. Je commençai à m'équiper à mon tour : j'allais dans la minute suivante prendre la place de l'assureur. Comme je serrais mon baudrier, j'entendis Vincent qui d'en bas criait quelque chose. Nous tendîmes l'oreille.

- Du mou, criait-il.

- Donne-lui du mou, dit le lieutenant à de Soubière.

Celui-ci libéra trente centimètres de corde qui fila le long de la paroi. Mais Vincent continuait à demander du mou. Nous comprîmes tous que la corde avait dû être coincée quelque part sur le rocher. Ce genre d'incident arrive couramment, surtout lorsqu'on a affaire à une paroi pleine d'aspérités. Le lieutenant posa rapidement son sac, et se mit en place sur les cordes de secours : il allait descendre à la suite de Vincent et trouver l'endroit où la corde était coincée. Alors que l’officier s’apprêtait à prendre une impulsion à son tour, de Soubière, je ne sais pourquoi, avança d'un demi pas vers l'extrémité du rocher. Bloquant la corde d'assurance de la main gauche, il porta l'autre main en porte voix, mais bien avant qu'il ait le temps de placer un mot, son pied gauche glissa sur un gros galet qui roula une fraction de seconde sur la pierre avant de se perdre dans le vide. De Soubière perdit pied et se mit à glisser vers l’extrémité du rocher. Avec mon sac sur le dos, je m'élançai et réussis à le rattraper par l'épaule alors que ses pieds pendaient déjà dans le vide. Le lieutenant se libéra de ses cordes et vint m'aider à haler le jeune homme. C'est seulement quand nous eûmes fini de le mettre en sécurité que tous les deux, nous regardant dans les yeux, nous criâmes à l'unisson :

- Vincent !

Le lieutenant rampa jusqu'au surplomb et demanda.

- Ca va, en bas ?

- Non, mon lieutenant, il y a un problème, répondit un élève.

Il n'attendit pas davantage. Il se leva précipitamment et vérifiant nos équipements, il nous fit descendre, de Soubière et moi. Le silence était pesant.

Les minutes qui suivirent furent d'une intensité insoutenable. De Soubière dans un coin était plongé dans une sorte de prostration qui pouvait faire craindre le pire. Il refusait de parler à quiconque, et les yeux hagards, il semblait avoir perdu tout contact avec la réalité, notre réalité. Vincent, étendu au sol, essayait vainement de dissimuler les spasmes de douleurs qui parcouraient son corps. Mais c'était peine perdue, car sa jambe enflait à vue d'oeil. Le galet l'avait heurté à l'épaule : le bras gauche tétanisé et privé d'assurance, il avait fait une chute libre de neuf à dix mètres. Il devait avoir une fracture au tibia, personne n'en était certain, cependant il prétendait être en mesure de reprendre la progression. Le lieutenant, impassible, demanda à un des adjudants de faire intervenir une évacuation sanitaire. Mais le sous-officier, celui qui avait parlé de l'Edit de Mont Louis, n'en fit rien et demanda à parler en aparté à Sérigné. Alors que nous essayions de donner tous les soins que nous permettaient notre trousse de secours à Vincent, une longue discussion s'engagea entre nos cadres. Discrètement, en profitant de l'obscurité, je m'approchai d'eux. La discussion était très animée ; les sous-officiers soutenaient qu'en s'arrangeant un peu, le jeune homme pouvait faire à cloche pied les cinq kilomètres qui nous séparaient de notre point de recueil, mais l'instructeur se montrait intransigeant : il n'avait qu'un seul mot à la bouche : le règlement.

Les sous-officiers surent se montrer persuasifs. Un quart d'heure après l'accident, le lieutenant nous réunit et nous exposa en quelques mots la situation : Notre camarade, en tombant, s'était assez gravement blessé à la jambe. C'était un regrettable accident, comme il pouvait en arriver. Nul ne devrait se sentir principalement responsable. Mais il fallait reprendre notre progression, pour respecter les délais. Notre camarade se prétendait encore capable de marcher. Sans la présence d'un médecin, personne ne pouvait soutenir un avis contraire. Voilà pourquoi il avait décidé de lui donner une chance ;

- A la seule condition qu'il ne retarde pas notre progression. Nous ne changerons rien à notre rythme. Au premier arrêt, je le fais évacuer.

Sur ces mots, il s'éloigna, nous ordonnant d'être prêt pour repartir dans un quart d'heure.

Nous savions ce que cela impliquait pour chacun d'entre nous dans la brigade. Nous nous sommes répartis tous les effets de Vincent, nous lui avons laissé un sac vide sur le dos, puis nous avons taillé un long bâton qui devait lui servir de canne. En dix minutes nous étions prêts à repartir.

Encore aujourd'hui, lors qu'une personne me demande comment Vincent avait réussi à parcourir cinq kilomètres avec une double fracture au tibia, je ne sais que lui répondre. D'abord parce que quand nous avons effectué ce dernier parcours du raid, personne ne savait que le garçon avait une fracture. Je suis persuadé que si le lieutenant s'était douté de la gravité de la blessure, il aurait fait intervenir sur-le-champ une évacuation sanitaire. Ensuite, il faudra sans doute parler de notre désir à tous de relever un défi qui tacitement nous avait été lancé. Il s'agissait pour la brigade d'arriver au bout avec Vincent. Nous étions si obnubilés par cette volonté de bouter le fatalisme que le jeune homme aurait été totalement invalide, voire mort que nous l'aurions porté, brancardé ou traîné jusqu'au point de recueil.

Et quelle joie, quelle fierté pour nous le lendemain quand Vincent, le visage déformé par la douleur, est allé en clopinant rejoindre les rangs de majors de brigade pour recevoir son insigne de moniteur commando. Cette consécration, nous l'avons vécu comme une victoire du groupe, et l'onde d'émotion qui traversa nos rangs quand sa voix se brisa lorsqu'il voulut improviser un discours en sa qualité de major du stage, était à l’image des sentiments qui animaient notre brigade en ce vendredi 29 mai.



[1] 21ème Régiment d’Ifanterie de Marine.

Publié dans Carnets du CNEC

Commenter cet article