Carnets du CNEC

Publié le par Taméra

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"Carnets du CNEC est une nouvelle que j'ai écrite à la suite de mon stage au Centre National d'Entraînement Commando (CNEC) à Mont-Louis et à Collioure. Depuis, je pense à écrire d'autres nouvelles portant sur le même thème, mais le temps me fait défaut. Je la laisse donc libre de droit, à déguster par ceux qui sont intérêssés. Bonne lecture."

 

PART I

 

 

Cette histoire est celle d'une tragédie. J'ai essayé de la reconstituer en laissant aux principaux acteurs le soin de s'exprimer avec les moyens dont ils se sont eux-mêmes dotés. En premier lieu, je vous ferai écouter Vincent Sérigné, élève officier à l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, qui raconte dans un langage sobre et  émouvant ses aventures lors de son stage moniteur au Centre National d'Entraînement Commando de Mont-Louis. Et quand le journal par lequel vous suivrez le parcours de ce jeune homme viendra à s'arrêter, je ferai appel à d'autres souvenirs, au témoignage d'autres acteurs qui ont contribué à tisser, parfois avec une opiniâtreté implacable, la trame du drame. Enfin, pour conclure, je ferai parler Mme Sérigné, la mère, celle qui n'a plus que ses yeux pour pleurer, celle qui m'a dit en me raccompagnant sur le seuil de son perron : « Je les pleure ; je les pleure parce que je cède à la comédie humaine. En réalité, je ne le devrais pas. Vous savez pourquoi ? Parce que c'était des anges et leur place n'était pas sur Terre.»

Une tragédie se mesure en larmes, en gorges nouées, en déchirements profonds, mais comment la comprendre si on ne se projette pas dans la peau des principaux acteurs. Voilà ce que j'ai essayé de faire, avec des résultats certes mitigés, pour cette histoire que je vous livre dans son extrême nudité.

 

 

Le journal de Vincent.

 

Samedi 3 mai : 16 h 00.

Le long bus remonte péniblement la route qui serpente sur le flanc de la montagne. En regardant par la fenêtre, je suis saisi par le paysage sauvage, teint de pourpre et or, que m'offre le coucher du soleil. Les Pyrénées sont là, montagnes majestueuses, brandissant avec défi leur sommet escarpé dans le ciel limpide. Il y a dans leur allure une sorte d'insolence de sauvageonne, et je me laisse aller, un peu à la dérive, à la contemplation de ce tableau magnifique.

Quand je sors de ma rêverie, je jette un coup d'oeil dans le bus, et observe mes camarades qui depuis ce matin se livrent au jeu le plus prisé après les activités militaires : Dormir. Il est vrai que nous roulons depuis plus de dix heures, et que notre formation à ce jour ne nous laisse pas envisager d'autres activités. Je suis amusé par l'air que peuvent prendre certains visages de dormeurs : on retrouve un peu de son enfance dans le sommeil. Mais j'ai vite fait de me lasser de ce petit jeu, et c'est à ce moment que, dépité par mon désoeuvrement, je me décide à entretenir un journal. Sur le coup, ça parait insensé. Et pour cause, demain, nous débutons notre stage moniteur au CNEC, le centre national d'entraînement commando. Je ne sais pas exactement ce que nous allons y faire, mais à en juger par l'entraînement que nous avons suivi à Coetquidan, je sais que nous allons passer là l'un des moments les plus sollicitant, tant au plan physique que moral, de notre carrière. Nos anciens nous ont déjà parlé des journées sans sommeil, de longues marches, des obstacles à franchir, et moi, comme si tout ceci ne me suffisait pas, j'entreprends d'écrire un journal. C'est l'improbabilité même de cette entreprise qui me pousse à l'initier. Décidément, je crois que j'aime moi aussi à me lancer des défis. Quoi de plus naturel, autrement je ne me serai pas engagé dans l'armée.

Allez, je vais à mon tour me laisser aller au sommeil. Il faut savoir se ménager.

 
            Dimanche 04 mai : 16 h 30

Nous avons passé toute la journée à faire les marionnettes. Tous les élèves font preuve d'une humeur exagérément joyeuse, une façon de chasser la peur qui nous tenaille intérieurement. Nous avons ce matin profité de notre quartier libre pour aller jeter un coup d'oeil sur les obstacles que nous avons pu entrevoir. Rien de nouveau, nous avons presque les mêmes aux écoles, mais il n'empêche qu'ils nous inspirent une crainte insidieuse. Je crois pourtant que toutes ces poutres, ces câbles qui courent le long des murs séculaires du fort de Mont Louis ne nous auraient pas procuré ces sensations si nous ne rencontrions sans cesse au cours de nos déplacements nos futurs instructeurs et moniteurs. Les bérets rouges à la carrure imposante nous observent avec dans leur air quelque chose de narquois, mélangé d'une pincée de condescendance. C'est curieux à dire, mais j'en ai aperçu un ce midi qui ressemblait étrangement à mon père. J'étais assez éloigné et il m'est difficile d'être formel, mais j'en ai été bouleversé pour le reste de la journée. Mon père est lieutenant dans les troupes alpines. Qu'est ce qu'il viendrait chercher ici ? En fait, qu'en sais-je ? Il n'a jamais aimé parler de ses affectations en famille. Et ça n'a pas changé, même après mon admission à la spéciale. Tiens, je me demande pourquoi est-ce que je ressasse ce détail ? Je ferai mieux de penser à ce qui nous attend dès demain.

Nous allons dans la soirée nous faire un resto de derrière les fagots, histoire de recharger les accus. Pour le moment, il faut que je pique un roupillon : un peu comme tout le monde quoi !

 

22h35

Nous avons rencontré nos moniteurs : Des armoires à glace. Ils ont pourtant l'air sympathiques. Ils ont fait preuve d'un humour qui a peut-être choqué certains parmi nous, mais j'avoue que ce contact a été bénéfique pour l'ensemble du groupe. Nous sommes soulagés. Enfin, nous y sommes, le CNEC est devenu une réalité ! Mais il y a un hic : notre instructeur, celui qui coordonnera l'entraînement de notre brigade, un capitaine à ce qu'il paraît, n'a pas assisté à la présentation. Ce qui fait que nous ne savons pas grand chose de ce qui nous attend, de l'ambiance dans laquelle va se dérouler notre stage. Alors que nos camarades des autres groupes se perdent en conjectures sur les recommandations de leur instructeur, nous restons dans l'expectative, nous disant que tout ira bien. D'ailleurs, il n'y a pas de raison que tout n'aille pas bien.

Demain matin se déroulent les tests de sélection. Nous nous couchons tôt. Et je commence déjà à avoir du mal à écrire. Ce n'est pas gagné.

 

Lundi 5 mai : 23h 45

Je suis exténué. Je jette ces notes hâtives sur mon carnet à la lueur de ma lampe frontale. Quelque chose de stupéfiant est en train de se nouer autour de moi. J'aimerais disposer de suffisamment de temps pour mieux analyser ce qui m'arrive, définir clairement les implications que ceci représente, mais je ne l'ai pas, ce précieux temps. D'ailleurs, j’en suis encore trop troublé. Il s'agit de mon père. Il est l'homme que j'ai aperçu hier matin dans la cour du fort. Et ce n'est pas tout. C'est lui notre instructeur. Il remplace le capitaine Chalin, qui a eu un accident, toujours selon des rumeurs. Je ne sais pas comment le commandement a pu accepter qu'une chose pareille arrive, je ne veux même pas savoir comment la chose a été possible, elle est, voilà tout.

Il s'est présenté à notre groupe ce matin, lors d'un entretien qui a duré moins de cinq minutes. Il a précisé que j'étais son fils, mais que ceci ne représentait pas un facteur pouvant modifier la nature de l'entraînement. Toute la journée, je n'ai pas échappé aux questions de ... Il faut que j'y aille. Il nous appelle.

 

Mardi 06 mai : 22h 32

En m'engageant dans l'écriture de ce journal, je comptais y retracer notre parcours quotidien, ce que nous faisions, comment je le percevais. Hier, j'avais voulu parler des tests d'entrée, de la tension qui avait pesé sur moi quand j'ai dû faire mes exercices d'entrée sous le regard toujours indifférent de mon père, mais aussi de l'esprit d'émulation soudaine qui s'est emparé de moi. Je crois que j'ai explosé mon chrono au grimper de corde, jamais je ne m'étais senti aussi d'attaque. Cependant il m'est de plus en plus difficile d'écrire, car le rythme du stage est devenu carrément démentiel.

Hier, nous avons passé la journée à nous familiariser avec les câbles, un domaine où généralement je me sens à l'aise, c'est donc avec plaisir que j'ai caracolé en tête de mon équipe. Notre moniteur, un adjudant particulièrement prolixe, a voulu me féliciter pour ma performance. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai donné, et s'il s'est écrié :

- Merde, c'est le fils du lieut. Putain, comment est-ce que je t'appelle, moi ? Hein !

Il m'a demandé mon prénom, je n'ai pas voulu le lui donner, mais un camarade, plus prompt, a répondu à ma place. Depuis, il n'arrête pas les « Vincent » par ici, « Vincent » par-là. Je pense que ça les amuse de titiller le fils de leur officier instructeur. Je parie que ceci ne doit pas arriver souvent.

Aujourd'hui, nous avons passé une partie de la journée à faire du corps à corps. Tous les moniteurs m'appellent Vincent. Mon père continue à être aussi indifférent, mais certains copains manquent de finesse dans leurs propos...

Il faut que j'y aille. Tiens, j'ai oublié, il faut que j'appelle maman. Que ne donnerai-je pas pour avoir un téléphone !

 

Jeudi 08 mai : 4h 45

Un petit répit après 48 heures sans sommeil. Mes camarades dorment tous, je suis de garde radio. Hier, mon père a interdit à tous les sous-officiers de notre groupe d'appeler n'importe quel élève par son prénom. Comme j'étais le seul concerné, je me suis retrouvé très embarrassé par ce que l'un des adjudants appelle affectueusement « l' Edit de Mont­Louis ». Du coup, c'est des Sérigné par-ci, Sérigné par-là. Je suis devenu la tête de turc du groupe. Mon père se retourne quelque fois lorsqu'un des moniteurs crie mon nom, mais les autres font semblant d'ignorer qu'il a le même patronyme que moi. Je sens que ça risque de mal se terminer.

Mes camarades aussi font preuve d'un manque de tact qui à force de se répéter, va à terme me mettre dans une fâcheuse position. Hier, à la séance de CAC[1], le lieutenant, enfin, mon père, a demandé un volontaire pour faire une démonstration. Une dizaine de mains se sont levées, il m'a désigné, et quelqu'un dans le groupe a murmuré : « Hasard ». Il y a eu comme un frémissement dans l'air. Nous avons tous arrêté de respirer, tant le visage de mon, enfin du lieutenant, s'est déformé. Il n'a pas fait de commentaires, mais juste à la fin de l'instruction au CAC où il nous a volontairement épuisés, nous sommes partis pour six kilomètres de course avec des sacs de plus de quinze kilos sur le dos. A notre retour au quartier, nous avons eu trois minutes pour manger et nous sommes repartis pour une autre activité à dominante physique ; la piste.

Aujourd'hui, je plaisantais avec un camarade à propos d'un sujet banal, je ne me souviens plus duquel. De Soubière, un des nôtres à la langue particulièrement pointue, a fait une allusion à propos de ma « propension à attirer des ennuis sur le groupe ». Mon père n'était pas loin, je ne sais pas s'il a entendu ou non, mais je sens que ça va mal se terminer. Qui a eu l'idée de mettre père et fils dans la même brigade ?

Je vais dormir à mon tour, c'est l'heure de la relève.

 

Vendredi 09 mai : 19h 00

Je suis arrivé à joindre maman, sur le téléphone portable d'un copain qui emporte le sien partout. Elle loge avec papa dans une petite maison à la sortie de Mont Louis. Elle viendra me chercher demain à midi, quand nous serons libérés. Je suis impatient de la revoir. Je vais pouvoir peut être comprendre.

Aujourd'hui nous avons eu notre premier blessé. Il s'est éclaté le tibia sur l'asperge de la piste rouge. Pour lui, l'aventure prend tragiquement fin au pied de ce long tube poli. Il va être évacué sur Coetquidan demain. Zut ! Il faut que je file au rassemblement.

 

Samedi 10 mai : 22h 50

Je suis content d'être en famille. Je parie que de tous les stagiaires, je suis le seul à dormir en famille ce samedi. Non, enfin, il y a certainement des camarades originaires de la région, mais je suis certainement le seul à dormir sous le même toit que son instructeur.

Depuis ce soir, je ne cesse d'être étonné par mon père. Il fait preuve d'une humeur que je ne lui connaissais pas. Nous avons passé toute la soirée à parler de Mont Louis, des pistes, de la façon dont il faut les aborder. De mémoire, je ne me souviens pas avoir tenu pareille discussion avec lui auparavant. Tout dans son attitude porte à croire qu'il me considère dorénavant comme faisant partie de son monde. Il me fait partager son expérience, me parle de certains incidents survenus lors de son stage à lui. Et j'apprends qu'il était déjà passé instructeur au CNEC il y a trois ans. Je lui ai demandé comment il avait pu accepter un poste où il savait que son fils était en stage. Il a souri. Après un instant qui m'a paru une éternité, il m'a demandé où je trouvais le problème. J'en suis resté abasourdi. J'ai voulu lui parler de nos moniteurs, de l'Edit de Mont Louis, et des réflexions de mes camarades, mais déjà il avait changé de sujet.

Bien entendu, ma mère ne comprend rien à ce qui se passe. Quand ce midi, en me ramenant vers la maison, je lui ai parlé de l'attitude de mon père au cours de la semaine, elle avait promis d'user de sa présence durant tout le week-end pour que notre rencontre «hors service» se fasse dans les meilleures conditions. Nous avons tous les deux de fortes personnalités et elle craignait une attaque frontale, surtout de ma part. Notre soudaine complicité la laisse pantoise. Tout à l'heure, elle est montée dans ma chambre pour m'accuser de fourberie. Elle croit que nous avons préparé notre coup ensemble, mais je sens à son air mi-amusé mi-boudeur qu'elle est contente que les deux hommes qui meublent sa vie s'entendent enfin.

Je suis en déficit de sommeil, il faut que je dorme. Oui j'oubliais, notre groupe depuis lundi n'est plus constitué exclusivement de saint-­cyriens. Un aspirant, venu de je ne sais quelle école supérieure, a rejoint notre brigade. Nous avons un point commun, cet aspi et moi : nous tenons chacun un journal. Il a un peu de mal sur certains obstacles car il manque de technique, et les camarades sont quelques fois sévères envers lui, mais il a un bon fond. Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Il donne l'air de se moquer éperdument de ce que pensent les autres ; ce qui peut être exaspérant, vu que cela peut être assimilé à du mépris, mais comme il est aussi le premier à donner un coup de main quand quelqu'un est en difficulté, je ne vois pas comment je peux lui en vouloir. Il m'a laissé un message sur mon portable, me disant qu'il allait me rappeler vers 22 heures. Il est le seul avec qui je parle de mon père. Tiens, c'est lui au téléphone. Il faut que je dorme.

A SUIVRE...

Pour lire les différentes parties de cette nouvelle, aller dans la catégorie "carnets du CNEC". Merci.

 


[1] Corps à corps.

 

Publié dans Carnets du CNEC

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Maïté 17/05/2007 09:59

Elle est géniale cette nouvelle!!! Trouve le temps d'écrire la suite c'est horrible de faire attendre la  fin comme ça.Bises Mouthou

alaligne 15/05/2007 19:45

taméra... les articles sont bien publiés voici le lien ce soir à 20 heures:http://www.over-blog.com/com-1000075981/492-10-L%27%C3%A9criture+dans+tous+ses+%C3%A9tats.htmlLe pb est que le tri des articles par OB est très farfelu... Mes propres articles sont rarement en première page... le problème a été signalé mais pour l'instant l'ordre d'apparition à l'écran est pour le moins étrange... Espérons que cela va s'améliorer...Bonne soirée et bisesAlaligne